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Notes de lecture

Dans le même numéro

L’épreuve de vie, une expérience politique

janv./févr. 2022

Pierre Rosanvallon étudie les mobilisations politiques récentes et tâche de renouveler nos catégories d’analyse via le récit et le témoignage. À travers la description de quatre épreuves, le mépris social, l’injustice, la discrimination et l’incertitude, l’auteur entend donner une place nouvelle aux émotions dans la compréhension de nos sociétés contemporaines.

Annoncé depuis plusieurs livres, cet essai de Pierre Rosanvallon, Les Épreuves de la vie, était attendu. De multiples mobilisations sociales et politiques récentes ont suscité un sentiment d’impuissance explicative. D’où vient cette colère ? Pourquoi ne l’a-t-on pas vue venir ? Que nous dit-elle ? Sommes-nous capables de l’entendre ? Ce n’est pas seulement la classe politique qui reste sourde aux revendications « d’en bas » ou les médias qui recyclent des discours convenus. Ce sont bien nos catégories de lecture de la société qui sont elles-mêmes prises en défaut. Le fait même que des mouvements comme celui des Gilets jaunes, dans leur insaisissable diversité, n’aient pas été du tout anticipés indique une défaillance de nos catégories d’analyse.

Devant ce désarroi partagé, que faire ? Pour une partie de la gauche, l’affaire est entendue : le malaise vient d’un refus de parler des « classes sociales », par abandon du combat idéologique. Mais fait-on l’effort de comprendre ce que ces termes disent encore du système productif, de l’assignation identitaire, des rapports de force au sein de la société – ou de ce qu’ils cachent ? Comment les individus ressentent-ils leur identité sociale, voient-ils leur position dans la société et expriment-ils leur sentiment d’appartenance – ou de désaffiliation ?

Renouveler les catégories d’analyse par le récit personnel

Dans le chapitre programmatique final de son autobiographie intellectuelle, Notre histoire intellectuelle et politique 1968-1998 (Seuil, 2018), Pierre Rosanvallon montrait déjà la nécessité de compléter notre compréhension des phénomènes sociaux, longtemps appréhendés à partir de la vieille notion de « conscience de classe », par la description d’« expériences partagées ». « Cela, indiquait-il rapidement, correspond au fait que la vie des individus est dorénavant autant construite par des situations que par des conditions. » Mais cette préoccupation vis-à-vis de l’inadéquation de nos catégories d’analyse se retrouve également dans ses travaux, antérieurs et ultérieurs, sur la défiance et le populisme (La contre-démocratie, Seuil, 2006 ; Le Siècle du populisme, Seuil, 2020). C’est pourquoi Pierre Rosanvallon avait pris l’initiative de lancer une collection éditoriale, « Raconter la vie », en 2014, présentée dans le manifeste qui l’accompagnait : Le Parlement des invisibles (Seuil, 2014). Le projet était de faire apparaître des « communautés d’épreuves et d’expériences » à travers des récits personnels (de coursiers-livreurs, d’ouvriers, d’infirmières, de jeunes juges, etc.). Pour dépasser le constat de l’invisibilité de certaines situations sociales, cette collection invitait à décrire des expériences, pas toujours exceptionnelles ni singulières, afin de développer de nouvelles lectures de la société. Une trentaine d’ouvrages sont parus entre 2014 et 2017, doublés par un site internet participatif qui a recueilli près d’un millier de récits.

Les Épreuves de la vie reprend le projet de manière plus systématique. Le constat, déjà dressé, est donc développé : pour comprendre les phénomènes politiques et sociaux, on ne peut plus se référer seulement à des situations objectives formalisées dans des catégories abstraites. Il convient aussi désormais de prendre en compte le ressenti personnel, les émotions qui traversent la société, qui ne sont ni des phénomènes « subjectifs » ni des mouvements irrationnels, mais des agrégats collectifs dont on peut saisir, avec un regard neuf, les logiques d’ensemble.

Les émotions sont des agrégats collectifs dont on peut saisir les logiques d’ensemble.

Pierre Rosanvallon propose donc de distinguer quatre épreuves : le mépris social, l’injustice, la discrimination et l’incertitude. Il s’agit ici à la fois de ressentis intimes et d’épreuves sociales, c’est-à-dire d’expériences partagées, profondément politiques. Les épreuves de l’intégrité personnelle sont aussi des épreuves du lien social. C’est pourquoi les prendre en compte, ce n’est aucunement céder à la grille d’analyse selon laquelle nous serions confrontés à une atomisation de la société sous une poussée individualiste sans précédent. C’est évident en ce qui concerne les discriminations par exemple, qui sont une blessure personnelle, touchant au corps, à l’image de soi, à la manière de se définir en tant que sujet, mais aussi clairement un déni de justice et même un déni de droit. De même, l’épreuve du mépris, toute personnelle qu’elle soit, exprime bien des attentes politiques (l’égalité), sociales (la reconnaissance), professionnelle (l’utilité). Elle renvoie donc bien à une dimension collective dépassant l’estime de soi : elle raconte les aspirations et les attentes contemporaines mieux que des catégories statistiques froides. Au cœur de chacune de ces expériences se trouve la « détérioration du lien social ». C’est en ce sens que l’attention aux émotions, si peu présente dans les sciences sociales, n’a rien d’une démarche compassionnelle. Et la leçon politique à en tirer va au-delà de la colère sans lendemain ou d’une indignation rivée à un registre moral.

Au-delà du clivage entre « question sociale » et « guerres culturelles »

Cette description à partir des épreuves permet également de revenir aux catégories du débat politique lui-même. À mesure que reculait l’identification de soi à partir de la notion de classe sociale, une lecture à partir des identités s’est imposée. Mais l’émergence de ce que les Anglo-Saxons appellent identity politics bouscule les catégories de la confrontation idéologique et partisane, particulièrement pour une culture républicaine censée ne reconnaître que des individus émancipés de leurs particularités d’origine ou d’appartenance. Comment mobiliser des collectifs et construire un langage commun en partant d’expériences personnelles singulières ? La démocratie sait organiser des coalitions et des confrontations d’intérêt, mais comment construire un débat politique autour de revendications identitaires, surtout dans le contexte de ce que l’auteur appelle un « individualisme de singularité », qui semble ne prêter crédit qu’à des ressentis personnels à la limite impartageables ? Face à cette question, la gauche s’est divisée entre tenants, à l’ancienne, de la « question sociale » et promoteurs des « guerres culturelles » fracturant les appartenances d’hier. La conceptualisation des épreuves offre clairement une issue à cette impasse. Dénier la réalité des expériences individuelles est en effet une voie sans issue, de même que le serait un retour au modèle antérieur de la caractérisation des individus en fonction de leur situation objective dans le système productif.

Reste à savoir quelle peut être la traduction politique de la reconnaissance de ces « épreuves de la vie ». En l’absence de compréhension de ces mécanismes, la politique ne peut apparaître que comme un exercice formel décalé par rapport aux préoccupations réelles des Français. L’auteur renvoie dos à dos les trois tendances politiques qui lui paraissent dominantes aujourd’hui : populisme, techno-libéralisme et républicanisme du repli sur soi. La crise politique appelle ici une approche radicale, qui doit partir de l’exigence démocratique fondamentale d’égalité, reliée à des situations de vie qu’il faut apprendre à décrire à nouveau de manière concrète.

Dans un dialogue original, quatre contributions de « Rebonds et explorations » complètent cet essai. Les auteurs « invités » ne discutent pas directement les thèses du livre mais apportent des éclairages complémentaires, notamment sur la place de l’émotion dans l’histoire sociale (Aurélie Adler sur la culture ouvrière, Emmanuel Fureix sur les protestations au xixe siècle). Une belle étude de Gloria Origgi sur l’humiliation montre comment la philosophie morale peut éclairer le thème de la société « décente ». Nicolas Duvoux montre de manière convaincante comment dépasser « l’écart entre les mesures quantifiées de la réalité sociale et l’appréhension subjective  » qui en est faite. En partant des exemples du niveau de pauvreté, du coût de la vie et du déclassement social, il explique les raisons du décalage de perception et rapporte comment on peut corriger les instruments d’analyse de manière à ne pas en rester à une opposition politiquement perdante entre expertise et « émotions populaires ».


Les Épreuves de la vie. Comprendre autrement les Français
Pierre Rosanvallon

Seuil, coll. « Le compte à rebours », 2021
216 p. 19 €

Marc-Olivier Padis

Directeur de la rédaction d'Esprit de 2013 à 2016, après avoir été successivement secrétaire de rédaction (1993-1999) puis rédacteur en chef de la revue (2000-2013). Ses études de Lettres l'ont rapidement conduit à s'intéresser au rapport des écrivains français au journalisme politique, en particulier pendant la Révolution française. La réflexion sur l'écriture et la prise de parole publique, sur…

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