Un album d’Auschwitz. Comment les nazis ont photographié leurs crimes de Tal Bruttmann, Stefan Hördler et Christoph Kreutzmüller et À pas aveugles de Christophe Cognet

Les deux œuvres mentionnées renouvellent les regards ou leur donnent les outils appropriés pour comprendre des images très reproduites et insuffisamment comprises jusqu’alors.


Un album d’Auschwitz, ensemble de vingt-huit cartons figurant des photographies retrouvées par Lili Jacob au camp de Dora, a été réalisé par deux photographes nazis à des fins de propagande. La Shoah s’étudie donc depuis plus de soixante-quinze ans avec des images que chacun croit représenter un spectacle objectif, la réalité de l’arrivée d’un transport de déportés et de leur sélection, sans comprendre le contexte de réalisation de ces images, que les historiens expliquent avec rigueur et précision. Parallèlement, leur analyse de chaque image tient autant du travail de spécialiste que de critique, les auteurs s’interrogeant sur les raisons de tel angle, de l’attention sur telle personne, en sachant lier plusieurs clichés à l’antisémitisme de leurs auteurs. Ce faisant, l’ouvrage devrait devenir un livre de référence pour les enseignants afin de déconstruire les représentations partielles sur Auschwitz.

À pas aveugles reprend cette quête de l’analyse la plus juste possible d’images parcellaires, difficilement exploitables, en se centrant sur les quelques photographies prises par des déportés dans plusieurs lieux de déportation, via une idée formelle singulière : reproduire ces images dans de grands panneaux transparents, en noir et blanc, pouvant être brandis dans les paysages et sites visitables aujourd’hui. Ce simple geste permet à la salle de comprendre ces images dans leurs espaces de réalisation, de les sortir des livres d’histoire, de les rendre plus perceptibles. D’un point de vue cinématographique, voir des touristes et des jeunes circuler à travers les impressions transparentes des photos donne une sensation du vivant et une étrange résonance avec les premiers films des années 1900 ou les prises des frères Lumière. Plus encore, les images les plus troublantes sont sans doute celles où le cliché surimprimé « correspond à » ou reproduit les vestiges et la nature visibles presque quatre-vingts ans après. Le spectateur prend alors conscience de la survivance des traces, de la subsistance de ces lieux de crimes, des bâtiments, et d’une permanence de la végétation, insensible aux violences passées.

Le film déconstruit la thèse de la Shoah comme événement meurtrier sans images, en exploitant au maximum les rares disponibles. La démarche de décryptage poussé trouve un aboutissement dans la visite d’Auschwitz avec un historien polonais afin de déterminer où et comment Alberto Errera put prendre ses quatre photos d’un charnier et de déportées arrivant près du lieu d’assassinat. Les chercheurs et le cinéaste réalisent alors une mise en abyme renversante, en retrouvant la clairière et les arbres présents sur ces prises de vues, afin de reproduire, dans la limite de leurs savoirs, les angles de ce témoin, de déterminer au mieux la méthode adoptée pour réaliser ces photographies clandestines. Un instant clé de ce travail de recherche est celui où Tal Bruttman, un des historiens participants, devant une des photos d’Errera, déclare que si un visage de victime était identifiable, l’image deviendrait « irregardable ». Or le lecteur est confronté, dans Un album d’Auschwitz, à d’innombrables visages, parfois passifs, très souvent dignes, ou défiant les photographes. Les deux œuvres mentionnées renouvellent les regards ou leur donnent les outils appropriés pour comprendre des images très reproduites et insuffisamment comprises jusqu’alors. Interrogeant ce qu’il est impossible de montrer, elles humanisent cependant chaque image, en la replaçant dans ses particularités, en maximisant les traces possibles de clichés à la fois connus et peu étudiés.

Seuil, 2023
304 p. 49 €