Le roman soviétique, un continent à découvrir de Dominique Fernandez


Dans un pays – que ce soit la Russie des tsars, celle des communistes ou celle de Poutine – où jamais la liberté de penser, de s’exprimer et d’écrire n’a régné en maître, hormis quelques courtes années bénies, il est important de s’interroger sur l’espace de liberté créatrice qui a été laissé aux hommes et aux femmes de lettres. Dominique Fernandez, bien que ne lisant pas le russe, a entretenu un long compagnonnage avec le monde des lettres russe. Dès l’âge de 25 ans, en 1955, il a commencé à collaborer, à la demande de Jean Paulhan, à la Nouvelle Revue française, pour y tenir une chronique sur la littérature russe. Le deuxième de ses articles fut consacré au Dégel (1954) d’Ilya Ehrenbourg, dont le titre s’est répandu dans le monde pour caractériser une époque, celle de l’après-Staline. Curieux personnage que ce dernier, né à Kiev, originaire de la bourgeoisie juive, qui a vécu une quinzaine d’années en France, comme correspondant de presse, qui a su passer à travers les gouttes de la répression stalinienne en ondoyant, mais en ayant toujours défendu la liberté de création. Il est représentatif de cette riche pléiade d’auteurs ukrainiens, juifs comme Isaac Babel né à Odessa, ou non comme Anna Akhmatova, née également à Odessa, tatare par sa grand-mère, la plus grande poétesse russe du xxe siècle, curieusement absente de cette anthologie où le génie féminin ne trouve guère de place.

À côté des noms bien connus (Maxime Gorki, Ilya Ehrenbourg, Isaac Babel, Viktor Nekrassov, Alexis Tolstoï, Boris Pasternak, Vassili Grossman), Dominique Fernandez nous en fait découvrir bien d’autres et de tous les genres (humour, satire, parodie, romans de la « Grande Guerre patriotique »). Les lettres que Maxime Gorki rédige au cours de l’année 1917 n’ont guère vieilli : « Le Russe honnête et sain d’esprit commence à souffrir honte et angoisse pour la Russie, pour le sombre imbécile de Russe qui, difficile, cherche invariablement l’ennemi hors de lui-même, au lieu de fouiller l’abîme de sa propre sottise. » Gorki avait saisi quelle continuité, en ce qui concerne l’autocratisme, le mépris du peuple et la volonté d’écraser ses aspirations, liait le nouveau régime à l’ancien. Des tsars à Lénine et Staline (et à celui que l’on devine), c’était la même négation de la dignité et de la grandeur de l’homme, de la volonté de transformer le monde sans violence ni abus, de la priorité de la culture dans l’organisation du Nouveau Monde.

Le livre s’achève sur l’œuvre de Vassili Grossmann qui, juste avant de mourir, eut le temps d’achever son plus beau roman, Tout passe (1963). L’évocation de la dékoulakisation et de la famine, de l’Holodomor, inspire à l’auteur des pages presque insoutenables, pourtant exemptes, dans leur simplicité, leur calme et froide objectivité, du ton de violence et de colère propre à Alexandre Soljenitsyne. Ces pages sombres du passé soviétique resurgissent aujourd’hui. Pourtant, un dernier jugement de Dominique Fernandez nous interpelle : « Est-ce rien que d’avoir mis en scène, décrit, dépeint la vie de millions d’hommes et de femmes engagées dans la plus grande aventure du xxe siècle ? » Cette aventure est celle d’avoir participé aux efforts d’un peuple pour transformer un pays arriéré en grande nation moderne, celle de la guerre gagnée par le courage des ouvriers et des paysans. Ne doit-on pas déplorer que ces qualités populaires soient instrumentalisées pour lancer le peuple russe dans une nouvelle guerre contre le peuple frère ukrainien, contre l’Occident et, en définitive, contre lui-même ?

Grasset, 2023
560 p. 26 €