La Sentence de Louise Erdrich

Traduit par Sarah Gurcel

Louise Erdrich, avec La Sentence, signe un vibrant hommage à la littérature, instrument de liberté, vecteur de communion, parade contre l’oubli, invitation au risque et toujours source infinie de découvertes sur soi.


Autrice de plus d’une vingtaine de romans, poèmes, essais ou textes pour enfants, membre du Turtle Mountain Band of Chippewa, voix emblématique du mouvement de la Renaissance amérindienne, Louise Erdrich, avec La Sentence, signe un vibrant hommage à la littérature, instrument de liberté, vecteur de communion, parade contre l’oubli, invitation au risque et toujours source infinie de découvertes sur soi. Le roman commence et s’achève par une référence à un dictionnaire, celui que la narratrice reçoit en prison avec ce premier mot qu’elle recherche, « sentence » et celui qu’elle tire à elle, tant elle a « besoin d’un mot, d’une phrase ».

Écrit à la première personne par Tookie, une femme Ojibwe, la narration s’articule autour de sa condamnation, en 2005, à une peine de soixante ans de prison – elle aurait illégalement transporté, d’un État à un autre, un cadavre avec de la drogue dissimulée sous les aisselles –, de sa libération anticipée en 2015 et du caractère « ordinaire » de sa vie avec un mari aimant, Pollux, le policier responsable de son arrestation, retrouvé par hasard, et un travail dans une petite librairie indépendante, spécialisée dans tout ce qui a trait aux Indiens d’Amérique, jusqu’à ce qu’en novembre 2019, le fantôme d’une cliente, Flora, une « wannabe », ne vienne la hanter et que la réalité du moment ne bouleverse son quotidien « normal ». Le recours à des registres d’expression pluriels rythme cette plongée dans un univers marqué par les stigmates d’un héritage culturel qu’une actualité brûlante ravive.

« Sachant ce que je sais de l’histoire de ma tribu et me rappelant ce qu’il est supportable de me rappeler de ma propre histoire, je ne peux que qualifier ma vie actuelle de paradisiaque.  » Cette quasi-profession de foi, énoncée par Tookie, habite en filigrane le récit de tous les événements qui la percutent entre novembre 2019 et novembre 2020. Il s’agit pour Tookie de lutter pour ne pas perdre mais protéger un sentiment de sérénité et de bonheur, aussi illusoire soit-il, avec les silences, les secrets, les non-dits qui le polluent. Le roman devient l’histoire d’un cheminement vers un réel apaisement, une rédemption, un pardon. Tookie accueille tout ce qui lui arrive à l’aune de cette volonté de survie, de ce cri d’espoir. Elle se résout à demander conseil, à recueillir des informations pour mieux comprendre, trouver des grilles d’analyse et intégrer ce flot d’incertitudes et d’incohérences qui la fracasse.

Les digressions ont toutes du sens, qu’elles portent sur le caractère ou le vécu des collègues, camarades, clients ou membres de la famille, sur leurs relations, leurs échanges d’idées ou d’expériences, qu’elles décrivent des scènes comme la cuisson de gâteaux ou le choix d’une qualité de riz, qu’elles reviennent sur des événements concrets comme la participation aux manifestations qui ont suivi la mort de George Floyd, la manière dont l’épidémie de Covid a été vécue et gérée, ou qu’elles s’attachent à la présence du fantôme de Flora. Chaque épisode trouve sa place au sein du récit comme une nouvelle à part entière qui pointe la répétition injuste des actes d’esclavage et de violence envers les Indiens d’Amérique comme envers les Noirs, questionne la place de la diversité et suggère de faire siennes les ombres du passé tout en s’acceptant dans la différence.

C’est précisément cette diversité d’épisodes qui permet à Louise Erdrich de passer du comique au magique en passant par l’émotion, la cruauté, la naïveté ou la peur. Le ton est tendre quand le petit bébé Jarvis provoque la transformation de sa mère Hetta, de dévoyée, droguée, tournant des films pornographiques, à citoyenne responsable et active ; l’humour domine quand les péripéties qui entourent l’incinération de Flora sont détaillées ; la colère gronde quand la police fait usage de gaz lacrymogène ou brutalise les manifestants ; la magie opère quand le fantôme de Flora, morte en pointant du doigt la page d’un livre, erre dans la librairie, faisant tomber les ouvrages, les déplaçant, et veut prendre possession de Tookie qui a hérité du volume ; l’émotion s’installe quand Tookie dort dans le parking de l’hôpital pour être plus proche de Pollux, gravement atteint par la Covid ou quand, inquiète de ne pas le voir, elle se rend avec un texte au domicile d’un de ses clients les plus assidus ; le plaisir se glisse dans les conversations autour d’auteurs ou d’écrits.

Le livre joue un rôle dans chacune de ces séquences : la liste impressionnante des ouvrages préférés de Tookie, précisée dans les dernières pages, en témoigne. Il joue comme un détonateur qui peut permettre de renouer avec les blessures du passé et d’en partager les termes, au nom d’une solidarité malmenée ou oubliée au fil du temps. C’est parce qu’il s’apprête à lire dans le jardin à Pollux, Hette et Tookie un écrit de Cherie Dimaline, métisse de la baie Géorgienne, que Laurent parvient à raconter son histoire familiale et à s’assumer comme père de Jarvis. C’est seulement en se libérant des zones sombres qui la déconstruisent que Tookie peut pardonner à Flora, lui affirmer sa reconnaissance pour tout ce qu’elle a fait pour elle, rompre le pouvoir du manuscrit qui révélait une filiation honteuse et libérer le fantôme.

« On trouve dans les livres tout ce qu’il faut savoir, sauf l’essentiel. » L’essentiel, n’est-ce pas le voyage périlleux vers une identité à assumer ?

Albin Michel, 2023
448 p. 23,90 €