Haeckel et les Français sous la dir. de Laura Bossi et Nicolas Wanlin
Le lecteur français ne disposait pas de véritable présentation de la vie et de l’œuvre de Ernst Haeckel (1834-1919), inventeur en 1866 du mot « écologie », médecin, zoologue, dessinateur, dont les ouvrages ont été des bestsellers (Les Énigmes de l’univers est vendu à plusieurs millions d’exemplaires dans plusieurs langues !). Avec ce très riche ouvrage, il découvre non seulement la biographie du savant d’Iéna, mais celle d’une époque. En effet, les excellentes contributions rassemblées ici contextualisent les recherches et publications d’Ernst Haeckel et éclairent leurs conditions de production et de circulation aussi bien en Allemagne qu’en France et en Grande-Bretagne.
Pietro Corsi montre ce que Haeckel doit respectivement à Lamarck et à Darwin, en quelles circonstances il les a lus et compris et ce qu’il en retient pour sa propre conception de l’évolution. Laura Bossi, dans un copieux article, relate l’accueil fait aux ouvrages de Haeckel, présente ses traducteurs (Charles Letourneau, Jules Soury, Georges Vacher de Lapouge, Léon Laloy, Camille Bos et Victor Dave) et éditeurs (Carl Reinwald, les frères Schleicher, Gustave-Germer Baillière). Laurent Loison s’attarde sur Alfred Girard et Edmond Perrier afin de mieux saisir le néo-lamarckisme de Haeckel. Cette relation au transformisme est complétée par Stéphane Schmitt, qui examine l’œuvre de Lucien Cuénot. Mathilde Tahar (« Bergson et Haeckel : enquête sur un silence ») et Nicolas Aumonier (« Trois monismes français ? Bergson, Teilhard de Chardin, Monod ») soulignent à quel point l’on ne peut réduire une pensée à un « -isme » (ici, le monisme) et que chaque auteur entretient avec le matérialisme et avec le temps des relations qui se modifient au cours de l’élaboration de leur propre théorie.
Caterina Zanfi (« Biologie et politique chez Haeckel : le cas de la Ligue moniste ») et Jacqueline Lalouette (« Ernst Haeckel, moniste et libre penseur ») analysent minutieusement les ligues monistes allemande et française, leur antichristianisme et anticléricalisme, leurs rapports avec les intellectuels et artistes (Ferdinand Tönnies, Henry van de Velde, Isadora Duncan, Hermann Hesse, Ludwig Gurlitt, fondateur du mouvement des Wandervögel…), sans oublier le féminisme en la personne de Helene Stöcker, première Allemande titulaire d’un doctorat, autrice de Die moderne Frau en 1906, animatrice de la Ligue pour la protection des mères, à laquelle adhèrent Max Weber, Werner Sombart et Haeckel. Le médecin et sexologue Magnus Hirschfeld soutient l’action de Stöcker et prône la dépénalisation de l’homosexualité, de la prostitution, de l’adultère, de l’avortement et considère que tout être humain est bisexuel. On comprend aisément pourquoi la Ligue sera interdite par les nazis. Ernst Haeckel est correspondant de la Libre Pensée française, où siègent Marcellin Berthelot, Ferdinand Buisson, Auguste Delpech, et est régulièrement cité dans ses publications. L’admiration qu’il suscite s’arrête en octobre 1914, lorsqu’il signe « L’appel au monde civilisé », manifeste de quatre-vingt-treize intellectuels allemands en faveur de « l’engagement patriotique » de l’Allemagne.
Les derniers articles du volume concernent l’esthétique : « La réception littéraire de Haeckel en France » par Nicolas Wanlin ; « Un modèle à la dérive. Darwin et Haeckel aux Beaux-Arts de Paris durant la Belle Époque » par Philippe Comar ; « Quelle pourrait être l’influence d’Ernst Hackel sur l’Art nouveau français ? » par Élise Dubreuil et « Albert Ierde Monaco et Ernst Haeckel : une alliance entre science et art » par Jacqueline Goy et Robert Calcagno. Si Flaubert recommande à George Sand la lecture de Haeckel, Octave Mirbeau considère que c’est un plaisantin, alors que Zola s’en inspire pour rédiger Le Docteur Pascal. Les planches réalisées par Haeckel, en particulier celles qui représentent des méduses, connaissent un grand succès, tandis que ses idées nourrissent les enseignements et livres de Charles Blanc et de Mathias Duval, que lisent Gustave Moreau, Georges Seurat, Paul Signac ou encore Vincent van Gogh. Viollet-le-Duc, Eugène Grasset, Maurice Pillard-Verneuil, Émile Gallé et bien d’autres artistes empruntent à la nature et au monde océanique des formes organiques révélées par les dessins d’Ernst Haeckel. Curieusement, c’est l’écologie qui est absente de ce recueil, certainement parce que le mot apparaît dans Generelle Morphologie der Organismen, qui n’a pas été traduit en français.