La trilogie de Copenhague. Vol. I. Enfance de Tove Ditlevsen

Traduit par Christine Berlioz et Laila Flink Thulessen

Jouant sur le recours au présent ou à l’imparfait, invitant ainsi à un voyage chaotique dans les dédales de sa mémoire, Tove Ditlevsen rapporte des faits, sans complaisance aucune, mais sans affect, faisant se succéder les épisodes comme autant de brèves séquences cinématographiques.


La publication en français du premier volume de cette trilogie (le deuxième, Jeunesse, est prévu pour mars et le troisième, Dépendance, pour octobre 2024) permet de découvrir le cheminement intime et artistique de Tove Ditlevsen, considérée avec Karen Blixen comme l’une des figures les plus marquantes de la littérature danoise. À la fois essayiste, poète et romancière, l’autrice, née en 1918 dans un quartier pauvre de Copenhague et décédée en 1976 suite à une absorption massive de somnifères, puise dans l’écriture le pouvoir d’échapper à un quotidien souvent hostile et de métamorphoser ses blessures, ses manques, ses errances affectives, ses addictions en un hymne aux mots. Enfance, texte autobiographique, en témoigne : « L’enfance est longue et étroite comme un cercueil, on ne peut s’en échapper sans aide. » Le cercueil contient, enfermé, le poids de la réalité ; l’aide, c’est ce carnet de poèmes composés dès le plus jeune âge et gardé secret.

Jouant sur le recours au présent ou à l’imparfait, invitant ainsi à un voyage chaotique dans les dédales de sa mémoire, Tove Ditlevsen rapporte des faits, sans complaisance aucune, mais sans affect, faisant se succéder les épisodes comme autant de brèves séquences cinématographiques. Elle raconte ainsi la manière dont ses parents se sont rencontrés dans la boulangerie où tous deux travaillaient, mentionnant en passant la dureté de leurs jeunes années et la précarité de leurs emplois. Elle dit leurs espérances déçues, qu’elles soient acceptées, pour le père qui se rêvait journaliste et se contente de lire la presse sociale-démocrate, ou qu’elles soient toujours présentes, pour la mère qui en fait un théâtre dont Tove est l’unique spectatrice captive. Elle évoque l’exiguïté de leur logement, semblable à tant d’autres, dans l’arrière-cour d’un immeuble de la rue Istedgade et l’absence d’intimité, puisqu’elle partage la chambre de ses parents. Elle relate les corps qui changent, les beuveries, les bagarres, les hurlements suite aux coups portés derrière des portes closes, les enfants, délégués par leurs parents, le dimanche, pour obtenir du pain ou des gâteaux rassis.

À travers ces récits, se dessine le tableau de la société danoise de l’époque, avec le spectre de la misère et la honte quand il faut avoir recours à une aide extérieure, la misogynie, l’absence d’avenir pour une jeune fille pauvre, hormis le mariage avec un aussi pauvre que soi ou un emploi sans intérêt, vu l’arrêt précoce de l’école et la nécessité de contribuer rapidement aux maigres ressources de la famille, le rôle aussi de la religion, avec l’obligation de la confirmation comme marque du passage vers l’âge adulte, c’est-à-dire le travail.

Tove ne livre aucun commentaire sur la situation politique ou économique du Danemark, se contentant de noter les quelques remarques de son père en ce sens, pas plus qu’elle ne propose d’analyse psychologique de son environnement. Elle ne porte aucun jugement sur le plaisir de son amie Ruth à commettre de petits larcins, sur les activités de sa voisine Ketty la nuit, sur la grossesse de la jeune Gerda. Elle se contente de situer les individus en fonction de leur perception d’objets qu’elle détaille, la cuisinière ou le tableau du social-démocrate Stauning accroché au mur : le père Ditlev le regarde avec respect, la mère Alfrida s’y réfère pour cribler le père d’injures, hurler sur sa fille ou la taper, Tove le regarde avec curiosité, le frère Edvin l’ignore.

Cette neutralité froide, presque cynique, marquée par une forme de sécheresse et de simplicité dans l’expression, est comme bousculée par l’irruption de bribes de poèmes composés par Tove, tout entière concentrée, absorbée par son désir d’écrire et de devenir célèbre grâce à ses vers. Les mots sont comme un voile qui la protège de la réalité et l’empêche de s’y perdre et de sombrer. Le moment où son frère, après s’être moqué de ses poèmes, éclate en sanglots car il n’a rien qui lui permette d’oublier ou de s’abstraire de son sort justifie l’égocentrisme de l’autrice : « Même si personne n’apprécie mes poèmes, je suis obligée d’en écrire, parce que l’écriture apaise mon cœur en souffrance. »

Le récit est rythmé par l’explosion de déclarations d’amour pour les mots, comme pour contrebalancer, par la force d’un poème, l’autre amour, celui, inconditionnel, d’une mère, dont Tove dit le manque. Une forme de mélancolie, d’attente vaine, habite le récit. Tove ne sait comment vivre le fait que sa mère refuse et même parfois nie sa qualité d’enfant. Elle note qu’elle l’encombre, la gêne, comme, lors du premier jour d’école, quand la directrice s’exaspère qu’elle sache déjà lire. Elle s’attache à noter l’odeur de l’enfance que chacun porte en soi, cherchant à la qualifier, imaginant ce qu’elle peut représenter et induire pour la vie adulte. Elle sent qu’un étrange sentiment de dette, de culpabilité et de crainte persistera à l’habiter. Aussi n’a-t-elle que des propos tristes et sombres pour évoquer l’idée même d’enfance, cette « maladie » dont il faut guérir.

« Quand ces vagues étincelantes de mots déferlaient en moi, je savais que ma mère ne pouvait plus m’atteindre, parce qu’elle ne signifiait plus rien pour moi. » Mais l’écriture peut-elle toujours triompher de la réalité ? Les deux tomes suivants de cette autobiographie bouleversante devraient y répondre.

Globe, 2023
160 p. 18 €