Notes de lecture

Dans le même numéro

Vive le latin. Histoires et beauté d'une langue inutile, de Nicola Gardini

septembre 2018

Les bonnes nouvelles du latin nous viennent en ce joli mois de mai d’un livre on ne peut moins académique. Et c’est tant mieux ! Ce n’est pas un de ces manuels d’apprentissage du latin, comme il en fleurit beaucoup, non plus qu’un essai à proprement parler sur l’histoire de la littérature latine. Non, son auteur, un universitaire italien qui enseigne à l’université d’Oxford, s’est tout simplement employé à trouver les mots pour dire d’où lui vient son amour du latin, un amour qu’il entend transmettre à la jeune génération, mais aussi bien à tous ceux qui partagent le souci «inutile» de préserver avec le latin «une éthique du langage et de la pensée». Au fil d’un commentaire, qu’on pourrait presque dire «à sauts et à gambades», ce sont les «épisodes» de la vie du latin qui sont évoqués, c’est-à-dire, et nous sommes ici au cœur du sujet, «ce que le latin accomplit et obtient quand il sort de la langue de Cicéron ou de Virgile». Cet essai, sans aucune nostalgie naïvement passéiste, sans tomber dans le piège de ­l’appropriation ­anachronique d’un héritage européen dont la responsabilité nous incombe, mais sans concession aussi à l’égard de la vulgate anthropologique en cours, ose le pari de faire entendre la beauté du latin littéraire. Ce faisant, il illustre avec conviction et efficacité la définition que Julien Gracq aimait à donner du latin : «Une langue entièrement filtrée par une littérature et qui, en nous parvenant à travers le tamis des chefs-d’œuvre, semble n’avoir été parlée que par des écrivains.»

La première originalité de cet essai, qui lui insuffle cette allure de causerie, si agréable au lecteur, est d’évoquer un amour du latin né quasiment dans l’enfance ou, pour le moins, dès les premières années de collège, et qui gardera de cette heureuse familiarité précoce comme un «halo mystérieux». Peut-être d’ailleurs le lecteur français devra se rappeler que le statut du latin en Italie n’a pas souffert, comme c’est le cas chez nous, d’une désaffection entretenue avec zèle par les autorités éducatives elles-mêmes, fruit également de la pétrification du système classique français. Nicola Gardini se souvient avec émotion de ses professeurs, mais il souligne aussi le rôle qu’a joué sa «curiosité» toute personnelle, délestée de la férule des maîtres. Ainsi de sa rencontre quasi clandestine avec le poète Catulle, ou celle, plus tardive, de Lucrèce, dont la découverte comme «quelque chose de sacré» devait rester pour toujours, dans sa mémoire, inséparable des «premières impressions» liées au volume «acheté ­d’occasion» du De rerum natura (expérience proustienne s’il en est…).

C’est chaque fois, et d’abord, à l’aventure d’une langue dans le «laboratoire» d’un auteur que se montre attentive cette promenade dans la littérature latine, même si, après un élégant, rapide et pour autant éclairant rappel de la genèse de cette langue et de son «alphabet divin» (Boccace) à la source des langues romanes, le fil chrono­logique est «tenu». C’est qu’il s’agit de «ranimer l’émerveillement, premier moteur essentiel de la volonté de lire», et non pas de s’enliser dans une défense racornie ou paresseuse d’avantages que tout autre apprentissage linguistique serait alors en droit de revendiquer à l’identique ; une défense qui, quelle que soit sa légitimité, réduirait alors le latin à une «gymnastique de l’esprit». Au-delà de la diversité des styles, ce que la réflexion de Nicola Gardini fait valoir, c’est la continuité d’une langue, devenue très tôt une langue littéraire, merveilleusement apte à dire la saveur concrète des choses – le texte du De agri cultura de Caton sur «la salaison du jambon» est une petite merveille ; «la mesure de la réalité», à propos de César, dont il nous est rappelé opportunément qu’il écrivit aussi, dans le temps qu’il conduisait la guerre des Gaules, un traité linguistique sur l’analogie ; «le pouvoir de définir» (Lucrèce), soit ­l’aptitude à dire l’investigation intellectuelle la plus abstraite, aussi bien que l’inquiétude déchirante de la «maman bovine» à la recherche de son petit veau. Et bien sûr, ces champions du latin que sont Virgile et Cicéron trouvent une place de choix dans cette marche vers une latinitas achevée. Langue de l’éros et du souvenir que le latin de Virgile, le plus grand. Langue tout à la fois d’une culture oratoire au service de la justice et de la liberté, que celle de Cicéron qui, dans le même temps où il combat et meurt en militant pour l’idéal républicain, fait du latin, dans sa correspondance, la langue d’«une nouvelle subjectivité littéraire».

Chaque fois, qu’il s’agisse des «gros mots» de Catulle – propres à susciter la curiosité des adolescents… –, du «génie verbal» de Plaute, ou de Térence Que serait notre théâtre comique sans le latin?»), l’accent est mis à juste titre sur la dimension écrite d’une langue littéraire qui, en cela véritable réserve de sens, a su embrasser toutes les disciplines. Langue narrative et comme «romanesque» de Tite-Live, langue «diffractée» de Tacite, prompte à scruter les mécanismes du pouvoir en une véritable dramaturgie funèbre dont Barthes a pointé l’étonnant «baroquisme» ; langue de Juvénal, cette vox ferrea dont les Châtiments de Victor Hugo se souviennent, féroce pour stigmatiser la corruption. Cette constante évolution de la langue reçoit avec le latin chrétien un infléchissement décisif et se met avec Augustin au service d’une exploration abyssale – définitivement moderne, serait-on tenté de dire – des ténèbres de la mémoire.

Il faut enfin saluer la tranquille assurance avec laquelle Nicola Gardini rappelle ce que la culture européenne, son identité littéraire, d’hier à aujourd’hui, doit au latin, bien au-delà de la culture de la Renaissance «intimement latine». S’il y a quelque chose qu’il serait aussi vain que grotesque de dés-européaniser, c’est bien cette langue latine qui a tant voyagé, et que son nomadisme, comme se plaisaient à le dire Érasme et Aimé Césaire, met à l’abri de toute préférence nationale, de toute crispation identitaire. C’est à Horace, «le plus français des poètes latins» que Nicola Gardini consacre sa dernière promenade littéraire, heureusement festive, « Encore sur le bonheur (Horace) » ; un poète aimé de Primo Levi, et dont l’Art poétique, bréviaire d’un rationalisme poétique souvent injustement caricaturé, fait preuve d’une conscience linguistique étonnamment historique et moderne dans son éloge de l’usus, ultime critère de la langue.

Les derniers mots audacieux de cet essai d’une érudition sûre et sans pesanteur : «Reprenons tout à partir du latin», rencontrent la totale et joyeuse approbation des «apologistes étrangers» que nous sommes, attachés à promouvoir une langue latine toujours vivante d’avoir été. Plus que jamais, dans cette Europe dont le président Macron, plaçant son discours sous l’égide d’Érasme – écrivain latin, s’il en est – rappelait tout récemment l’aura culturelle, il serait urgent qu’elle retrouve une place légitime et raisonnable dans le paysage des études littéraires.

Editions de Fallois, 2018
280 p. 18 €

Cécilia Suzzoni

Professeure honoraire de chaire supérieure au Lycée Henri IV, Cécilia Suzzoni est la fondatrice et présidente d'honneur de l'Association le latin dans les littératures européennes (ALLE). Elle a notamment dirigé, avec Hubert Aupettit, l'ouvrage Sans le latin (Fayard, 2012)

Dans le même numéro

Alors que l’efficacité des aides sociales est aujourd’hui contestée, ce dossier coordonné par Anne Dujin s’interroge sur le recul de nos idéaux de justice sociale, réduite à l’égalité des chances, et esquisse des voies de refondation de la solidarité, en prêtant une attention particulière aux représentations des inégalités au cinéma et dans la littérature.