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Notes de lecture

Dans le même numéro

Jean-Paul II, l’ombre du saint de Christine Pedotti et Anthony Favier

septembre 2020

Cent ans après la naissance de Karol Wojtyła et quinze ans après sa mort, la théologienne Christine Pedotti et l’historien Anthony Favier réévaluent l’héritage de Jean-Paul II à la lumière des scandales sexuels qui ont éclaté depuis 2006 (révélations sur Marcial Maciel) et qui impliquent beaucoup de fondateurs des « nouvelles communautés » promues sous son long pontificat. S’appuyant sur les travaux existants et sur la production des textes officiels, les auteurs montrent comment l’imaginaire théologique de Karol Wojtyła, forgé dans un catholicisme polonais très traditionnel, le prédisposait à faire des prêtres les fers de lance de son projet de « réarmement spirituel du catholicisme », au risque d’une re-cléricalisation favorable aux abus et d’un manque de discernement vis-à-vis des groupes dynamiques dans leur recrutement sacerdotal.

Au printemps dernier, Christine Pedotti avait demandé, avec Anne Soupa, la « décanonisation » de Jean-Paul II (Le Monde, 12 mars 2019). L’ouvrage ne se résume pas pour autant à un dossier d’instruction, même s’il paraît souvent à charge. Il est émaillé d’affirmations qui pourraient relever davantage de l’expression d’un vécu personnel douloureux, représentatif de celui de beaucoup de baptisés catholiques, que d’un examen dépassionné : « le pontificat de Jean-Paul II a mis fin à toutes les espérances et toutes les expériences de liberté initiées par le concile Vatican II », peut-on notamment lire. Les deux rédacteurs de Témoignage chrétien nuancent leur propos au fil des pages et se départissent de leur a priori défavorable, en reconnaissant notamment l’audace de certaines initiatives « prophétiques », qui prolongent de manière forte Vatican II, notamment pour la réconciliation avec le judaïsme. Le règne de Jean-Paul II n’a pas été un « bloc réactionnaire », non seulement parce que le raidissement théologique, le rétablissement de la discipline interne et la recentralisation sont allés de pair avec des ouvertures interreligieuses ou politiques, mais aussi parce qu’il a fait cohabiter nombre d’éléments contradictoires sur un même dossier. Par exemple, dans celui sur l’œcuménisme, la publication de Dominus Iesus (dans lequel l’Église catholique était qualifiée d’« unique Église du Christ ») a eu lieu l’année même où le Vatican parvenait à un accord historique avec les luthériens sur la doctrine de la justification.

Comme l’avait remarqué Giovanni Miccoli dans une précédente biographie1, les affirmations de Jean-Paul II ont presque toujours été sinon démenties, du moins souvent corrigées ou atténuées par des paroles ou des actes ultérieurs. Était-ce une habileté pour s’adapter aux différents auditoires et donner des gages aux progressistes comme aux conservateurs, ou la marque d’une personnalité moins remplie de certitudes que ce que l’on pourrait supposer ? On touche peut-être là l’une des limites de l’ouvrage : en s’en tenant à l’analyse des discours pontificaux, il reste à la lisière de l’homme Karol Wojtyła, même si certaines échappées psychanalytiques intéressantes mais invérifiables (la piété mariale exacerbée et l’image idéalisée de la femme seraient, chez Jean-Paul II, une conséquence de la disparition précoce de sa mère) tentent de sonder l’être qui se cache derrière l’homme public au charisme magnétique. Le recours aux témoignages de ceux qui ont approché Wojtyła, ne serait-ce qu’une partie des évêques français en poste sous son pontificat, aurait sans doute permis d’affiner le portrait. Il aurait aussi aidé à mieux comprendre les rouages des décisions, le poids respectif des différents entourages et, partant, de questionner l’influence réelle du pape : celui-ci est certes un acteur clé, mais il est loin d’être le seul protagoniste d’un système catholique qui, même sous Jean-Paul II, se superpose imparfaitement à la forme pyramidale. Mais ce n’était pas l’objectif premier de cet ouvrage intéressant, qui pose la question de la coexistence, chez les virtuoses religieux, d’une part de lumière et d’une part d’ombre.

  • 1.Giovanni Miccoli, Le Pontificat de Jean-Paul II. Un gouvernement contrasté, trad. par Christiane de Paepe et Paul Gilbert, Bruxelles, Lessius, 2012.
Albin Michel, 2020
336 p. 20 €

Charles Mercier

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