Bombay de Marie Saglio
C’est un roman « naturaliste » qui se lit d’une traite, l’émotion perlant régulièrement.
Voici une histoire menée tambour battant : Shiv, Indien installé à Londres depuis sept ans, est missionné par sa société, la W.A.R.R.I.O.R. (Waste Recycle & Re-use Industrial Organisation) pour évaluer la faisabilité d’un partenariat avec la municipalité de Bombay pour traiter les déchets de cette mégalopole de vingt millions d’habitants, qui s’entassent dans la décharge de Gandapur. Ce retour au pays ne sera pas une sinécure.
Tout d’abord Shiv a quitté l’Inde, car son grand amour, Laleh, issue d’une famille de Parsi (minorité d’origine iranienne installée à Bombay), a accepté un mariage arrangé par sa famille et a rompu avec lui ; et aussi parce que la situation politique est particulièrement tendue. En effet, l’Inde est divisée, le nationalisme hindou exacerbe la haine des musulmans, le système des castes s’entrelace aux inégalités sociales, les migrants venus d’autres États de l’Union indienne sont discriminés au Maharashtra, les femmes sont soumises aux hommes, etc. Il doit d’abord se réhabituer aux odeurs, aux bruits, au climat, à la circulation et aux inégalités sociales de cette énorme ville qui a terriblement changé en quelques années, et apprendre les « codes » qui lui permettront de négocier avec les fonctionnaires – souvent corrompus –, les bidonvillois, les chiffonniers de la décharge, etc. Pour effectuer cet apprentissage, il bénéficie des conseils d’une vieille dame, Shantiji, sa mère adoptive, malade mais toujours aux aguets, chez qui il réside, et du frère homosexuel de Laleh, Lénine. Tous les deux œuvrent dans le travail social et lui ouvriront les portes du bidonville qui jouxte la décharge et de l’abattoir voisin. Shiv est troublé par bien des réalités qu’il découvre. Le lecteur l’accompagne dans ses déambulations tant professionnelles qu’affectives et apprend le fonctionnement de cette machine urbaine qui ne se repose jamais, attire à elle des paysans, trie les migrants, en dévore certains, en rejette d’autres…
C’est un roman « naturaliste » qui se lit d’une traite, l’émotion perlant régulièrement. Bien sûr, il y a quelques clichés attendus, quelques maladresses stylistiques, mais le lecteur est ravi de se trouver transporté au beau milieu du bidonville, des magouilles ordinaires, des violences récurrentes, des croyances et des rites religieux qui perdurent, des tensions qui pénètrent chacune et chacun… C’est une sorte d’initiation à cette ville et plus encore à l’Inde, en secouant les habituelles images touristiques ; ici, c’est la dureté d’un quotidien qui ne fait aucun cadeau aux plus marginaux.
L’autrice, par ailleurs, est « spécialiste » de l’Inde et a étudié le plus grand bidonville de Mumbai, Dharavi, peuplé d’un million d’habitants, qui y ont leur atelier et leur abri, ce qui lui permet des notations très justes. Un exemple ? « Bombay est une fête foraine, l’orchestre est à son comble, fabuleux magma sonore. Au premier plan, les voix : clameurs des portefaix, employés de bureau pendus à leurs cellulars, toux déchirée des tuberculeux. Au second plan, le dialogue des véhicules : klaxons des voitures, moteurs et pétards, sirènes des ambulances, grelots des bicyclettes. En bruit de fond, le fracas des chantiers et des garages : on frappe, on ferraille, on soude, on scie… » Un autre ? « Avant d’atteindre la décharge et son bidonville, il faut encore passer par les villages de Bombay, ces zones de campagne dans la ville, mangrove, cabanons de pêcheurs, éloignées des lignes de train : le caractère insulaire de la mégapole ressort. »
L’autrice ne se fait aucune illusion sur les « programmes de développement » : ils participent tous au blanchiment de l’argent sale mêlé aux aides internationales ! L’argent est roi, il fait et défait les élus, il reconfigure les alliances et urbanise la ville avec des opérations immobilières juteuses, comme des tours, qui grignotent le moindre jardin… Shiv ne retourne pas à Londres ; il crée la Recycle Earth Coop, engage Lénine, qui lui trouve une jeune avocate ; le happy end devient accessible, on applaudit !