La longue vie de Valentin Retz
Deux personnages séparés par 2000 ans, chacun happé par un même désir d’éternité, tracent un itinéraire qui les porte à reconfigurer le rapport humain au temps.
Il est difficile de passer à côté des nombreuses interviews données par Bryan Johnson, nouvelle star de l’« anti-aging ». Cet entrepreneur américain de la Silicon Valley annonce son combat gagnant contre le vieillissement, lui qui a fait de son corps un terrain d’expérimentation pour neutraliser les effets du temps. Johnson est en effet le bénéficiaire-zéro, si l’on peut dire, de cette pierre philosophale cachée sous le nom de Projet Blueprint, projet de recherche associant régime alimentaire strict, injections régulières de produits et soutien d’une armée de médecins penchés sur des courbes savantes. Derrière ces implications scientifiques impressionnantes, on est pris d’un léger malaise face aux arguments de ce nouveau prophète : « Mon projet n’est pas de vivre éternellement, mais de ne jamais mourir. » Est-ce vraiment enviable ?
C’est sur ce combat contre la mort cellulaire, « maladie des maladies », que médite le narrateur de La Longue Vie, épluchant les ouvrages scientifiques dans l’idée d’en faire un livre. Un écrivain donc, dont l’intérêt pour cette question n’est pas précisé même si l’on suppose que sa fonction d’aumônier est traversée par les réflexions sur la vie éternelle et le salut des âmes. Une mission qui lui permet en outre d’être visiteur de prison, là « où se rencontre le désespoir le plus sordide », là où la question du temps long et de la mort se pose plus cruellement qu’ailleurs. Accablé par les récits quotidiens des prisonniers et ses pépins de santé, l’écrivain-narrateur broie du noir. Pourtant, « une voie d’espérance » s’ouvre à lui un jour de septembre, dans l’anxiété générale de la rentrée parisienne : l’écriture jaillit soudainement, mystérieuse mais concrète, laissant tout juste le temps à notre narrateur de saisir ses carnets de notes avant de les remplir les uns après les autres ; un roman s’ouvre devant lui, et devant le lecteur.
La Longue Vie est le récit d’un livre en train de se faire, la fabrique de l’imagination de la « tête surchauffée » du narrateur et de ses créations littéraires : d’un côté, Nikopol, un médecin-biologiste spécialiste de la reproduction cellulaire et récemment engagé dans un projet de recherche prometteur (le Projet Éternité) visant à repousser les limites temporelles du vivant. De l’autre, Apollos, un chrétien des premiers temps, contemporain de Jésus, personnage d’ailleurs bien connu du Nouveau Testament à qui on attribue l’écriture de l’Évangile de saint Jean. Deux personnages en prise avec une immense solitude, chacun faisant l’expérience d’un néant affectif et social, chacun également possédé par un désir d’éternité et de dépassement de la mort. Ces deux histoires successives, distantes de 2 000 ans, tracent dans la tête du narrateur un escalier en double révolution. Et progressivement, le lecteur voit ces deux histoires dépasser le cadre de l’écriture pour toucher plus intimement la vie de l’écrivain, l’accompagnant et même précédant les événements de sa propre vie.
« Aussi en venais-je à caresser la conviction d’avoir fait l’expérience de divers lieux et temporalités que je n’avais objectivement jamais connus. À cette énigme s’ajoutait l’intuition qui m’avait envahi quand j’avais retranscrit sur mon ordinateur les deux histoires enchevêtrées de Nikopol et d’Apollos ; intuition nébuleuse, mais vibrante, qui m’avait susurré que tout cela était l’amorce d’une aventure dont les répercussions déborderaient tôt ou tard le simple cadre de la fiction. » Nous voilà projetés dans un récit où les causes et les conséquences, l’imagination et le réel, le passé et le futur s’échangent leurs rôles, invitant à une autre représentation du temps, non linéaire.
Une dimension métaphysique, d’ailleurs inhérente à l’œuvre de Valentin Retz, faite de romans, de récits et d’essais où chaque fois se pose la question essentielle : comment sortir « de la prison du temps » ? Si le narrateur de La Longue Vie, comme Apollos le chrétien primitif et Nikopol le scientifique, cherche un domaine de la vie à l’abri de la mort, c’est en miroir de ses deux créations imaginaires qu’il découvre en lui-même un point qui échappe à la broyeuse du temps ; non dans un futur purifié ni dans un dieu rédempteur, mais ici et maintenant, dans l’écriture. Loin de n’être qu’un simple acte de mémoire, l’écriture révèle à la conscience le caractère absolument contemporain de toutes les expériences humaines.
« L’être humain n’évolue pas à l’intérieur du temps à la manière d’un objet qui se déplace. Voilà ce que j’ai appris. D’ailleurs, l’être humain n’évolue pas du tout à l’intérieur du temps. Au contraire, c’est en lui que le temps évolue et se temporalise ; en lui, et dans sa conscience. » La leçon de Marcel Proust, celle de faire de la matière temporelle une œuvre littéraire, celle de rendre plus actives nos consciences au fait que c’est en elles « que le temps évolue et se temporalise », comme le rappelle admirablement le double fictionnel de Valentin Retz, est un enseignement vital. Vital à l’heure où le temps nous échappe plus que jamais sous la forme d’un présent impossible, convulsionnant devant deux précipices qui prennent le nom de passé et futur. « Tout est maintenant immédiat, le temps ne coule plus, et le plus stupéfiant est que personne ne semble s’en rendre compte » notait Philippe Sollers, premier éditeur de Valentin Retz qui lui consacre des pages mémorables dans ce livre.