Géopolitique des antisémitismes de la revue Hérodote
Voilà déjà plusieurs dizaines d’années que le comité de rédaction d’Hérodote envisage de consacrer un numéro à la géopolitique de l’antisémitisme, mais la difficulté du sujet et sa complexité l’en ont longtemps dissuadé. La force des préjugés séculaires voire millénaires (la communauté juive en Iran date du vie siècle av. J.-C.) est essentielle. Il faut toutefois distinguer l’antijudaïsme religieux médiéval, qui s’appuyait essentiellement sur la notion de peuple déicide, de l’antisémitisme1 racial poussé au maximum par le nazisme, et de l’antisionisme2 d’ordre politique, qui ne fut pas seulement l’affaire des non-Juifs. Ces trois notions marquées et localisées sont au cœur du développement des articles de ce riche dossier. Celui-ci frappe autant par son abondance que par ses analyses, qui se veulent les plus équilibrées possibles pour un sujet qui soulève tant de passions. La permanence et l’universalité de l’antisémitisme n’empêchent pas que son expression revête une grande diversité, selon les lieux, les époques et la présence plus ou moins active, mais toujours très minoritaire, de populations juives, qu’elles soient ashkénazes ou sépharades. C’est pourquoi ce numéro présente les différentes facettes de l’antisémitisme contemporain.
L’antisémitisme, sujet géopolitique par excellence
Comme l’écrit Béatrice Giblin dans son éditorial, il est sans doute peu de sujets qui soient autant géopolitiques que celui-ci, ce qui aide à bien comprendre ce qu’est la géopolitique à la française, bien distante de la Geopolitik allemande des origines. En effet, l’antisémitisme résulte bien de rivalités de pouvoir sur des territoires, afin de prendre ou garder le contrôle des populations ou des ressources qui s’y trouvent. Ces territoires font l’objet de représentations contradictoires entre les antagonistes. L’approche géopolitique envisage aussi, par contrecoup, les répercussions des luttes dans des pays plus éloignés, voire dans bien d’autres parties du monde – on pourrait même ajouter quasiment toutes. Quelle meilleure définition pour caractériser le conflit israélo-palestinien (qui, il y a trente ans, se désignait surtout israélo-arabe) et ses nombreuses conséquences, au niveau local, régional et mondial, avec le soutien indéfectible des États-Unis à Israël ? Bien que l’on puisse s’interroger désormais sur la profondeur de ce soutien, avec l’élection, le 4 novembre dernier, de Zohran Mamdani à la mairie de New York – ville que d’aucuns dénommaient sans malice sous le terme de « Jew York » : avec ses 2 millions de Juifs, c’est à dire 25 % de la population, cette ville n’était-elle pas la plus importante ville juive du monde avant Tel-Aviv ?
Si l’antisémitisme est loin de n’être que le contrecoup du conflit israélo-palestinien, force est d’admettre que celui-ci en constitue l’ingrédient principal, et qu’il se répercuta sur notre territoire, nos villes et nos banlieues, comme l’illustre à nouveau la récente controverse qui fit suite aux propos de l’éditorialiste politique Nathalie Saint-Cricq, qui établissait un rapprochement entre l'antisémitisme et « la quête du vote musulman »…
La mutation de l’antisémitisme
On distingue l’antisionisme endogène, celui qui s’est manifesté de l’intérieur de la diaspora ou des quelque 20 000 Juifs vivant en Palestine au milieu du xixe siècle, et l’antisionisme exogène, celui qui a surgi du fait du projet sioniste, à la suite de la déclaration Balfour de 1917, qui visait à susciter l’instauration d’un foyer national en Palestine. Le sionisme fut donc un mouvement émanant de la diaspora et non un surgissement autochtone. Des Juifs extrémistes, les Neturei Karta (« Gardiens de la ville »), sont résolument opposés à la création de l’Etat d’Israël. Ils souhaitent même son démantèlement en faveur de l’établissement d’un État palestinien. De la même manière, les socialistes et les marxistes du mouvement ouvrier juif du Bund (fondé en Pologne à la fin du xixe siècle) se sont opposés à l’idée de la création d’un État juif en Palestine. Cependant, ils n’ont jamais demandé sa destruction, contrairement à la quasi-totalité des pays arabes en 1948 lors de la décision de l’Assemblée générale du 29 novembre 1947 créant deux États sur le territoire de l’ancien mandat britannique sur la Palestine.
Avant 1947, année du tournant, de nombreux dirigeants intellectuels juifs restaient encore convaincus qu’un État binational pourrait être construit en partenariat avec la population arabe de Palestine. Un des plus fameux et vigoureux avocats du binationalisme était Martin Buber, théologien juif de grande renommée, qui notait, dès 1920 : « Rien ne fut fait en Europe pour consolider l’entente entre Arabes et Juifs dans l’intérêt du futur foyer national. En Palestine même, dans les milieux de l’administration mise en place, tout fut fait pour troubler cette entente, car l’administration voulait ce que les autorités occupantes ont l’habitude de vouloir en ces temps post-napoléoniens : gérer seulement la situation présente, sans en ménager une pour l’avenir3 ». En 1947, il nota : « Nous décrivons notre programme comme étant celui d’un État binational – autrement dit, nous visons une structure sociale basée sur la réalité de deux peuples vivant ensemble… voici ce dont nous avons besoin, et non d’un “ État juif ”, car cette sorte d’État-nation dans le vaste environnement hostile pourrait signifier un suicide planifié… »
Pour bon nombre de Juifs orthodoxes, la mission universaliste du judaïsme était de vivre dispersés, alors qu’il ne revenait qu’à Dieu de décréter le temps du retour. Si l’exil maintenait les Juifs hors de l’histoire, la création d’Israël les y réintroduisait avec tout le cortège de drames qui s’ensuivit. À la différence de la position des islamistes, il s’agissait là d’un débat d’idées et non d’une lutte à mort. Pour les antisionistes juifs, les sionistes n’étaient pas des coupables, mais des rivaux. Aussi peut-on poursuivre le constat en estimant que l’on est passé, étape par étape, de la critique plus ou moins forte de l’Etat d’Israël à son rejet total, à la négation de son droit à l’existence, revendication qui a fleuri sur les murs de bien des universités du monde – « Palestine de la rivière à la mer ». On est passé d’une opinion, l’antisionisme, à un délit, l’antisémitisme, en affirmant que tout Juif, du fait même qu’il est juif, est forcément un sioniste, un partisan inconditionnel de l’État hébreu, et donc complice de ses crimes. Ce n’est donc pas le grief antisioniste qui est antisémite, c’est la façon de l’exprimer, en diabolisant Israël et en lui déniant le droit à l’existence.
L’antisémitisme musulman
Il occupe une place centrale, étant donné qu’il est aujourd’hui le plus puissant, alimenté par le projet politique d’éliminer Israël, sans que les moyens pour y arriver soient clairement énoncés. L’Iran, avec le Hamas, est actuellement le pays qui le revendique le plus haut et fort. Bien que les relations entre les Juifs et les Arabes musulmans aient connu des moments de conflit, il y eut également des périodes de coexistence harmonieuse. Cela fut possible tant que les Juifs acceptèrent leur statut de dhimmis, qu’ils partageaient avec d’autres minorités (Arméniens, Kurdes, Alévis, chrétiens de diverses confessions). Les dhimmis étaient placés sous la protection du sultan et soumis à diverses restrictions. Mais l’antagonisme entre les Juifs et les musulmans n’était pas racial. C’est dire que, si l’antijudaïsme de l’Europe médiévale était bien ancré, il n’en fut pas de même dans le monde arabe.
Divers articles qui analysent la situation des communautés juives à travers les siècles en Iran, en Turquie, en Libye illustrent ce déplacement progressif d’un système de relations de coexistence hiérarchisée vers un antisémitisme moderne d’une virulence inédite. Il y avait bien dans le Coran certains passages antijuifs et des illustrations de la lutte entre Juifs et Arabes. On put réduire cet antagonisme à son aspect religieux. Mais, après la création de l’État d’Israël, les différentes guerres et les soulèvements de la population palestinienne (les Intifadas), la haine du Juif et de l’État israélien, dont on voulait la destruction, devint une condition de rédemption pour les pays arabes, notion introduite dans la charte du Hamas en 1988 à l’article 32, qui, bien que retirée du document révisé en 2017, est toujours présente dans les esprits.
Les causes du regain de l’antisémitisme en France
En raison de l’ancienneté et de l’importance de la communauté juive en France (448 000 personnes, soit 0, 58 % de la population totale de 650 000 personnes), ainsi que de la présence, bien que récente, des musulmans (12 % de la population nationale), et du rôle joué par une partie d’entre eux dans la résurgence de l’antisémitisme, trois études se penchent sur le cas français. Ces études offrent une analyse détaillée de la répartition des différentes communautés, qui peuvent parfois se côtoyer étroitement, comme à Sarcelles, rendant leur coexistence difficile, voire impossible. À l’aune des attentats commis à l’encontre de ces deux communautés (1570 actes antisémites en 2024 contre 173 antimusulmans), on peut mesurer la disproportion de leur représentation par rapport à leur part dans la population nationale. Et ils ont été quatre fois plus nombreux qu’avant 2022.
Traditionnellement, l’antisémitisme était associé à la droite et à l’extrême droite. Or, il a connu un renouveau à gauche à la fin du xixe siècle : les socialistes et les anarchistes voyaient les Juifs comme des capitalistes exploitant la classe ouvrière, alors qu’une minorité d’entre eux étaient banquiers ou industriels, et que bon nombre de protestants de la HSP essayaient de s’insérer dans les milieux bancaires. Depuis le 7 octobre 2023, l’extrême gauche, la France insoumise ou le NPA (Nouveau parti anticapitaliste), mais aussi le PCF et certains écologistes, ne sont pas épargnés par l’antisémitisme. Les citations du leader de LFI abondent dans le sens de cette constatation, comme vient de le montrer Richard Malka4. Ce nouvel « antisémitisme », documenté depuis longtemps, identifié depuis 1991 par Bernard Lewis, le grand spécialiste du monde arabe, a resurgi avec une violence inédite. Il est effectivement justifié de critiquer les opérations d’Israël à Gaza, une expression politique légitime. Cependant, il est important de ne pas sombrer dans l’amalgame en dénonçant tous les Juifs, qu’ils soient israéliens ou français, non pas pour leurs croyances ou actions, mais simplement parce qu’ils sont juifs. Cette dénonciation émotionnelle et irrationnelle entraîne souvent un cortège de préjugés séculaires (peuple déicide, soif du sang des enfants, volonté de domination mondiale, cruauté, perversité, etc.). Pour ne pas mécontenter un électorat musulman qui fait de la cause palestinienne sa priorité et qui vote majoritairement à gauche, une partie de la gauche française a refusé, par crainte de faire le jeu du racisme et des discours de l’extrême droite, de signaler l’antisémitisme musulman. Elle refuse également d’admettre le poids des préjugés antijuifs qui persistent dans ses rangs. Depuis quelques mois, elle joue sur une sémantique (État génocidaire/régime d’apartheid) favorisant, chez certains, le passage de l’antisionisme à l’antisémitisme. Une portion de la gauche française porte donc une lourde responsabilité dans l’émergence de cette atmosphère délétère. Selon une enquête réalisée par Ipsos, 27 % des Français adhèrent à 9 opinions antisémites sur 16. Ainsi en est-on venu, par étapes, a condamner tous les Juifs quel qu’ils soient et où qu’ils se trouvent non pas pour ce qu’ils pensent, disent ou font mais pour ce qu’ils sont, du fait de leur nature, de leur race.
Ainsi, l’antisémitisme fait preuve d’une étonnante plasticité et pérennité, car il s’ancre dans des oppositions très fortes et durables. Le fait que les trois monothéismes concurrents coexistent et s’affrontent à Jérusalem a été maintes fois analysé. De même, on a fait état du facteur colonial/décolonial, ce qui a été entretenu par le colonel Kadhafi en Libye, et de l’antagonisme Occident/modernité auquel Israël était naturellement assimilé, alors que le monde arabe était en régression. Dans de nombreux pays arabes, on a constaté un amalgame entre nazisme (des exemplaires de Mein Kampf ont été découverts dans les tunnels du Hamas à Gaza), nationalisme arabe (incarné par le colonel Nasser), et islamisme fondamentaliste à partir de la révolution iranienne. Le Hamas reprend entièrement à son compte le célèbre pamphlet « Les Protocoles des Sages de Sion », écrit en 1903 par la police secrète tsariste, et qui dénonce l’intention d’Israël d’étendre sa domination sur l’ensemble du monde arabe, du Nil à l’Euphrate. En Pologne, 20 % des ressortissants ont apporté leur appui à des partis ouvertement antisémites : la Confédération liberté et indépendance et un mouvement dissident encore plus radical. Il est loin le temps où les Juifs installés en Afrique du Sud aidaient l’ANC à se structurer et à construire un argumentaire politique. Prétoria a été le premier gouvernement à déposer plainte contre Israël pour génocide. Pourtant, le 17 novembre, 13 membres du Conseil de sécurité sur 15 approuvaient le plan Trump sur Gaza.
Jankélévitch, dont l’aura n’a guère faibli, nous avait prévenu : « L’antisionisme est une incroyable aubaine, car il nous donne la permission d’être antisémite au nom de la démocratie. L’antisionisme est l’antisémitisme justifié, mis enfin à la portée de tous. Il est la permission d’être démocratiquement antisémite5. »
Dans l’entretien final, la rabbine Delphine Horvilleur, autrice de Réflexions sur la question antisémite (Grasset, 2019), avance que l’on pourrait dire que le Juif est toujours, dans l’histoire, celui qu’on rend responsable d’empêcher le groupe de faire la paix ou l’unité. Dans toute crise familiale, nationale, internationale ou économique apparaît la volonté de combler la division, de créer, même artificiellement, du « un ». Le Juif est souvent perçu comme celui qui empêche de faire « tout », de permettre l’unité. Et la haine qu’on projette sur lui est d’une plasticité à nulle autre égale, puisqu’elle est censée réunir.
- 1. Mot créé, en 1862, par le pamphlétaire allemand Wilhem Marr, alors que Le Système comparé des langues sémitiques (1858) d’Ernest Renan avait donné une certaine notoriété au terme « sémite ».
- 2. « Sionisme » est formé à partir de« Sion », nom de la colline où fut bâtie la ville de Jérusalem, dite par la Bible « fille de Sion ».
- 3. Martin Buber, Une terre et deux peuples, Lieu commun, 1985.
- 4. Passion antisémite, Grasset, 2025, 144 p.
- 5. Vladimir Jankélévitch, L’Imprescriptible. Pardonner ? Dans l’honneur et la dignité, Seuil, 1986.