Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Notes de lecture

Dans le même numéro

La violence et le mal sous la dir. d’Alain Caillé, Philippe Chanial et François Gauthier

octobre 2020

La dernière livraison de la Revue du MAUSS contient les actes d’une journée d’étude, le 16 mars 2019, sur le thème « Mauss, Girard et la violence », organisée par le Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales et l’Association des recherches mimétiques. Cette rencontre fut placée sous le signe, non de la rivalité, mais de la convivialité.

Pour pouvoir discuter, il faut un fonds commun. Il y d’abord l’anti-utilitarisme, dans un paysage des sciences sociales actuellement dominées par l’économie, qui met au centre l’intérêt. Mauss ne thématise pas la violence mais, comme le dit Alain Caillé, directeur du MAUSS, parce que le don « permet de sortir de la guerre pour basculer dans l’alliance, on ne peut pas penser le don sans la violence ». Et, pour Mauss comme pour Girard, l’énigme anthropologique du social ne peut être résolue qu’en allant chercher dans le plus lointain passé des faits, des « invariants » qui transcendent la diversité des cultures, tels le don et le sacrifice.

Cependant, les critiques des MAUSSiens à l’égard de la théorie mimétique sont parfois radicales. Philippe Chanial résume ainsi la théorie mimétique : «  La réciprocité, c’est le mal.  » Non seulement Girard passerait à côté de toutes les formes de réciprocité positive, mais, pour lui, les règles qui régissent le don ne serviraient qu’à contenir la violence, le « désir mimétique » faisant de l’homme avant tout un prédateur. Chanial veut au contraire qu’on reconnaisse la face lumineuse des relations humaines : « L’expérience du don, comme l’expérience amoureuse, est aussi celle de relations, de formes de générosités et réciprocités mêlées qui sont à elles-mêmes leur propre fin. »

Le don plutôt que le sacrifice : c’est aussi le choix d’Alain Caillé. Son intervention montre que, dans bien des rituels violents, le sacrifice est absent, et que le don ne se réduit pas au bienfait. D’abord, on peut donner le mal, « un coup de pied plutôt qu’un coup de main », voire la mort. Ensuite, le cycle symbolique du don – avec ses quatre moments : demander, donner, recevoir, rendre – ne prend sens que de son opposé, le cycle diabolique du refus de l’alliance – et ses quatre moments : ignorer, prendre, refuser, garder. Chaque moment du cycle symbolique, mal effectué (on donne trop ou pas assez), peut basculer dans son opposé. Qu’il soit de bien ou de mal, le don s’effectue dans la réciprocité. Par exemple, dans les systèmes où la vengeance est ritualisée, les hommes de groupes ennemis qui se donnent alternativement la mort reconnaissent leur appartenance à une humanité commune. La violence devient absolue quand elle s’affranchit de toute réciprocité.

Selon Mark R. Anspach, la mauvaise réciprocité, c’est la vengeance interminable, qui conduit à la guerre intestine. À la violence réciproque doit se substituer une violence unanime. C’est le sens du rituel du sacrifice, que Girard définit comme « une violence sans risque de vengeance ». Selon Mark Anspach, les échanges agonistiques analysés par Mauss permettent d’éviter la violence ouverte. « Le but normal de l’échange de dons, dans toutes les sociétés, écrit Girard, est d’empêcher les rivalités mimétiques de s’emballer. »

Bernard Perret enfonce le clou en présentant son intervention comme « une lecture girardienne de Mauss ». Si le don archaïque désamorce le face-à-face menaçant des rivaux en imposant un écart temporel entre don et contre-don, il possède aussi une dimension agressive, permettant d’instaurer des hiérarchies. Donner, c’est affirmer sa supériorité sur celui qui ne peut enchérir ou « rendre ». Si Mauss a parfaitement vu l’ambivalence du sacré – « Il est criminel de tuer la victime parce qu’elle est sacrée… mais la victime ne serait pas sacrée si on ne la tuait pas » –, Girard a été le premier à sortir de ce cercle en proposant une théorie du sacrifice, le « mécanisme victimaire », capable d’engendrer une théorie de la culture. De plus, Bernard Perret relève une contradiction « idéologique » de la pensée de Mauss : la Table ronde du roi Arthur, figure emblématique de la sociabilité et de la réciprocité non violente, contredit la thèse selon laquelle les hommes ont apprivoisé la violence en créant entre eux des différences et des hiérarchies.

Pour conclure, on aurait envie de penser, comme Bruno Viard, que les deux penseurs qui ont inspiré cette rencontre sont complémentaires, « car l’un fournit la meilleure origine de la violence, l’autre la meilleure origine de l’amitié ».

La Découverte/MAUSS, 2020
276 p. 26 €

Christine Orsini

Agrégée de philosophie et secrétaire générale de l'Association Recherches mimétiques, elle a contribué à René Girard et le problème du mal (Grasset, 1982) et au colloque de Cerisy "Autour de René Girard" en 1983.

Dans le même numéro

Le mythe de l’impuissance démocratique

La crise sanitaire provoquée par l’épidémie de Covid-19 donne de la vigueur aux critiques de la démocratie. Alors que certains déplorent l’inertie de la loi et que d’autres remettent en cause les revendications sociales, le dossier, coordonné par Michaël Fœssel, répond en défendant la coopération, la confiance et la délibération collective. À lire aussi dans ce numéro : les régimes d’historicité, le dernier respirateur, le populisme américain et l’œuvre de Patrick Modiano.