Une île pour elle d'Anne-Solange Muis

Une écriture magnifique, sensuelle, sensorielle, attentive aux frémissements des choses, fait le récit des journées de Louise.


En juin 2000, Louise, une jeune géographe, s’établit dans une île déserte au large de Concarneau en compagnie d’une colonie de sternes, de goélands et de quelques dauphins de passage. Entre l’archipel des Glénan et l’au-delà des terres bretonnes, deux hectares de terre qui abritaient un phare, abandonné en 1983. L’île n’accueille plus que des plaisanciers de passage et une poignée d’ornithologues venus observer la plus grosse colonie de sternes d’Europe dans un espace protégé.

Louise s’y isole non par volonté de disparaître de soi ou d’effectuer une retraite loin des tumultes du continent, même si elle ressent un désir de solitude et d’apaisement, mais par choix de vivre dans ce lieu dépouillé pour y écrire son mémoire de maîtrise en géographie, la monographie d’un territoire insulaire encore peu connu sur le plan scientifique. Son professeur la dépose en bateau sur l’île, elle découvre le minuscule refuge où elle doit vivre tout l’été. Son seul lien avec le continent est un téléphone filaire qui reçoit les appels mais ne peut en émettre. Aucune connexion n’est possible pour un téléphone portable ou Internet.

Dans cette réclusion volontaire, un désir d’ailleurs l’anime. Son attirance pour un isolement provisoire de plusieurs mois se mêle à sa passion d’explorer les détails d’un monde surtout habité par les oiseaux. Volonté aussi de pénétrer l’écran du rêve, car à Concarneau où elle vit avec son père, elle voit au loin l’île de sa fenêtre et elle n’ignore pas les mille légendes qui lui sont associées. Rêve d’aventure propre à une étudiante d’une vingtaine d’années : « En partant seule là-bas et dans des conditions de séjour spartiates, elle s’imaginait vivre les prémices d’une grande aventure. »

Une écriture magnifique, sensuelle, sensorielle, attentive aux frémissements des choses, fait le récit des journées de Louise, d’abord profondément immergée dans les pulsations intimes des lieux, émerveillée par ce domaine qui s’offre à elle tout au long des jours et des nuits. Peu à peu cependant apparaissent des tensions, des doutes ; des plaisanciers sont peu enclins à respecter la réserve d’hirondelles de mer, arrivent en terrain conquis et deviennent agressifs quand elle leur rappelle que la loi interdit de pénétrer cet espace protégé. Des menaces plus incernables apparaissent. Son lien téléphonique régulier avec son père s’arrête soudain et la plonge dans l’inquiétude. Elle apprend plus tard par son professeur qu’il a eu une crise cardiaque et se trouve hospitalisé. Alors qu’elle attend de quitter l’île pour rejoindre son père, un soir, des plaisanciers se font menaçants à son encontre et la traquent. L’île qui incarnait son amour du monde devient soudain un espace d’enfermement tragique, d’autant que son désir de retrouver son père sur le continent est rendu impossible par un mauvais temps qui s’installe dans la durée et empêche son professeur de venir la rejoindre en bateau pour la ramener à Concarneau. Mais comment vivre cette attente qui n’en finit plus et cette angoisse pour son père hospitalisé ? Ce récit initiatique fort est l’éveil d’une jeune femme aux ambivalences du monde.

Phébus, 2024
192 p. 19,50 €