Israël, l’impossible État normal de Denis Charbit
L’auteur décrit en termes particulièrement éclairants ces spécificités de l’État d’Israël, qui expliquent la situation actuelle et la difficulté à trouver une paix fondée sur la solution à deux États, actuellement récusée aussi bien du côté israélien que du côté palestinien.
Cet ouvrage, écrit après le choc du 7 octobre 2023, le « shabbat noir », est une réflexion lucide et inquiète sur l’évolution politique et religieuse d’Israël développée par un universitaire franco-israélien qui a toujours plaidé pour le dialogue avec les Palestiniens et une paix fondée sur la solution à deux États. Ce livre est très personnel, avec des allusions autobiographiques. Il porte sur un État « anormal » à bien des points de vue exprimés à travers les thèmes des différents chapitres : un territoire qui n’a pas de frontières ; une démocratie dépourvue de Constitution ; une nation sans citoyenneté ; un regard réservé sur la diaspora juive, pourtant réservoir de population et pourvoyeuse de fonds ; un État où le religieux a une importance majeure ; une double « appartenance ethno-nationale ». L’auteur décrit en termes particulièrement éclairants ces spécificités de l’État d’Israël, qui expliquent la situation actuelle et la difficulté à trouver une paix fondée sur la solution à deux États, actuellement récusée aussi bien du côté israélien que du côté palestinien.
Le chapitre sur Israël et le pouvoir religieux est à cet égard très révélateur des problèmes que connaît la démocratie israélienne. En effet, quiconque est citoyen israélien relève d’une confession parmi celles reconnues officiellement, qu’il s’agisse du judaïsme, de l’islam ou du christianisme. Le droit des personnes est ainsi uniquement réglementé par le religieux : il n’existe pas de mariage civil. Pour y échapper, il faut se marier dans l’État voisin de Chypre. Cependant, toutes les religions ne se valent pas. La loi du 19 juillet 2018, considérée comme une loi fondamentale à valeur constitutionnelle, dite de « l’État-nation du peuple juif », texte qui, selon l’auteur, « insulte la démocratie », institue clairement deux catégories de citoyens en fonction de leur religion. L’auteur ne peut que constater l’essor du fondamentalisme religieux qui, depuis 1967, influe de plus en plus sur la vie politique, comme l’actualité le révèle. L’auteur craint que cette évolution ne conduise à une crise majeure au sein de la société israélienne et avec la diaspora. À ses yeux, « la présence à la Knesset d’une bonne moitié d’élus qui entendent mener une politique théocratique, suprémaciste et colonisatrice a de quoi faire frémir ».
Les développements consacrés à la question palestinienne sont traités sans complaisance. Le bilan de la situation après le massacre du 7 octobre montre qu’un espoir de solution s’éloigne, comme le confirme le vote de la Knesset, en juillet 2023, à une écrasante majorité, contre la création d’un État palestinien. Si la centralité de la question palestinienne a été tragiquement rappelée, le processus des accords d’Abraham a été arrêté, la possibilité d’un État est exclue dans l’immédiat et problématique pour quelque temps, la crédibilité de l’autorité palestinienne est à reconstruire. L’auteur compte sur les « forces modérées » de part et d’autre, mais les opinions publiques israélienne et palestinienne, après plus de vingt-huit mois de guerre, le traumatisme du 7 octobre et des otages, les 48 000 morts à Gaza, sont plus que jamais dans une posture de rejet réciproque.
On lira avec intérêt cette analyse lucide et pertinente d’un pays qui n’a pas trouvé la sécurité à laquelle il aspire légitimement. En l’absence d’une solution politique sur laquelle le gouvernement israélien est toujours silencieux, on peut craindre que les violences ne perdurent dans un climat de politique intérieure tumultueuse.