
L’Amérique verte. Portraits d’amoureux de la nature de Thierry Paquot
Vu de l’étranger, et peut-être en particulier de France, il est tentant de penser les États-Unis comme un monolithe, une entité unique qui représente tantôt un espoir, tantôt une menace. L’atmosphère politique actuelle contribue à renforcer cette perception, que l’on célèbre ou que l’on déplore l’influence de ce pays sur le nôtre. Dans le domaine de l’environnement, le pays de l’oncle Sam est apparu, en particulier sous le mandat de Donald Trump, comme un contre-modèle absolu ; l’attitude de déni complet du changement climatique promue par le président et son gouvernement ont défait nombre de mesures et de garde-fous qui avaient été mis en place sous les mandatures précédentes. Cependant, l’inévitable Trump a aussi masqué des initiatives nombreuses, issues d’États comme la Californie, de villes comme Portland dans l’Oregon ou de mouvements sociaux comme Sunrise, promoteur d’un ambitieux Green New Deal.
L’ouvrage de Thierry Paquot veut redonner une visibilité à cette « Amérique verte » et à certains de ses fondateurs et fondatrices, qui ont légué au pays, comme il le dit en reprenant une belle expression de René Char, « un héritage sans testament » : Ralph Waldo Emerson, Henry David Thoreau, Margaret Fuller, Andrew Jackson Downing, Frederick Law Olmsted, John Muir, Patrick Geddes, Lewis Mumford et quelques autres. Si les deux premiers sont aujourd’hui assez bien connus en France, notamment grâce à des travaux de recherche récents1, les autres sont encore largement ignorés.
Thierry Paquot fait d’eux des portraits personnels, retraçant leurs parcours et la manière dont ils ont influencé le sien. Le lecteur ou la lectrice a ainsi l’impression de voir se dérouler un compagnonnage intellectuel au fil de ces pages, parfois touffues mais toujours empreintes d’une familiarité accueillante. Si tous peuvent être qualifiés d’intellectuels, ils ont cependant pour point commun de ne pas être des « experts », des « professionnels » au sens où on l’entendrait aujourd’hui. Ce sont, avant tout, des « amoureux de la nature », qui allient théorie et pratique. Par la marche, la botanique, la géographie ou l’architecture paysagère, ils observent autant qu’ils analysent. Arpenteurs des champs, des bois et des montagnes qui les entourent, ils sont aussi des arpenteurs du verbe, qui se lisent et s’influencent mutuellement. Le livre fait le portrait d’individus, mais montre très bien comment ceux-ci s’ancrent dans des réseaux d’influences et de discours, un véritable paysage intellectuel de l’écologie naissante aux États-Unis entre le milieu du xixe siècle et le début du xxe. Certains, comme John Muir avec le Sierra Club, ont fondé des associations, mais l’ouvrage se concentre plutôt sur la notion de collectif intellectuel, qui naît aussi bien d’échanges concrets et personnels (comme ceux qui animent le « gang de Concord » et lient Emerson, Thoreau et Fuller) que de lectures et de dialogues imaginaires.
Enfin, si la nature est au cœur des préoccupations des protagonistes de cet essai (qui se revendique comme tel et, par là même, se place dans la filiation d’Emerson), elle est le creuset d’autres mobilisations, autour de l’abolition de l’esclavage, du féminisme ou du droit à la ville. Une « convergence des luttes » qui met en avant la dimension politique de la nature, sans donner dans l’idéologie. Thierry Paquot, à travers ces portraits, nous invite à une pratique de « l’essaimage » intellectuel, à nous trouver des amis, de notre temps ou d’un autre, pour marcher ensemble.
- 1.Voir, par exemple, Thomas Constantinesco, Ralph Waldo Emerson. L’Amérique à l’essai, Paris, Éditions Rue d’Ulm, 2012.