Photo : Andrew Guan
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Démêler le vrai du faux

L’expression fake news s’est répandue à une vitesse stupéfiante lors de la victoire de Donald Trump à l’élection présidentielle américaine, en novembre 2016. Elle a connu un succès redoublé lorsque le Président des États-Unis lui-même s’est mis à l’employer dans ses tweets pour dénoncer certains des médias les plus respectés de son pays. Aujourd’hui, toute femme ou tout homme politique, où que ce soit dans le monde, qui veut tuer une information embarrassante, la qualifiera de fake news.

Et si, pour y voir plus clair, on commençait par ne plus utiliser cette expression trompeuse, car elle recoupe des réalités très différentes, aux causes, aux auteurs et aux conséquences parfois opposés ?

Le point commun des différents phénomènes englobés sous cette étiquette, néanmoins, est leur support, leur vecteur : Internet et plus particulièrement les réseaux sociaux, qui ont pris une place privilégiée dans la vie des citoyens de tous les âges, même si les codes diffèrent selon les générations. Les « tuyaux » sont neutres, mais ils permettent une viralité, une vitesse de propagation qui n’existait évidemment pas au temps de la « rumeur d’Orléans » étudiée par Edgar Morin il y a quarante ans[1].

Mais qu’il s’agisse de fausses nouvelles rédigées à des fins économiques, pour profiter des revenus publicitaires en ligne, des rumeurs à l’ancienne qui trouvent sur Internet un canal de propagation décuplé, ou de manœuvres de déstabilisation liées à des stratégies de puissances ou d’organisations politiques, la réponse ne peut pas être la même ; l’enjeu lui-même est de nature différente.

La désinformation à choix multiples

Le phénomène économique ne doit pas être négligé : il existe, en Macédoine par exemple, des « fermes de fausses nouvelles », la production à échelle industrielle d’informations farfelues ou extravagantes dans le seul but de profiter des revenus publicitaires liés au clic sur les grandes plates-formes numériques. Ce robinet à fausses informations n’a aucune ambition déstabilisatrice et pourrait être combattu plus vigoureusement.

Les exemples des campagnes électorales britannique pour le référendum du Brexit, américaine et française, pour prendre les principales, ont révélé l’ampleur et la diversité du phénomène dans le champ politique, ainsi que son impact.

Lorsque les partisans du Leave au Royaume-Uni ont affiché sur les bus à impériale la fausse promesse de reverser au budget de l’agence nationale de santé les 350 millions de livres sterling par semaine censément absorbés par l’Union européenne, il s’agissait d’une propagande mensongère, mais qui avançait à visage découvert. Le vrai problème a été l’incapacité des Remain à convaincre les électeurs de la réalité.

Il en va autrement du faux compte bancaire d’Emmanuel Macron aux Bahamas annoncé par un site conspirationniste américain, de mèche avec le Front national, dans l’entre-deux-tours de l’élection française ; ou de la fuite de vrais-faux e-mails de la campagne En Marche ! rendus publics au moment de la clôture de la campagne, quand toute riposte était impossible. Ou encore pour cette facétie du site parodique Le Gorafi, selon laquelle Emmanuel Macron ne voulait pas serrer la main des ouvriers, qui s’est trouvée intégrée malicieusement dans les flux de vraies nouvelles, et dont étaient convaincus les ouvriers de Whirlpool à l’arrivée du candidat d’En Marche !

Vers qui se tourner ?

On le voit, les cas de figure sont différents et ne peuvent recevoir une réponse unique, particulièrement législative. Néanmoins, le problème est suffisamment inquiétant, son ampleur est telle – même si les chiffres varient sur l’impact réel du phénomène –, qu’on ne peut laisser proliférer les fausses informations sans réagir. Lors de la campagne française, j’ai participé à une étude, pour le compte de la fondation Open Society, des « partages » de liens politiques : celle-ci a permis d’établir qu’un partage sur quatre, dans les six mois précédant le scrutin, provenait de sites hors système, susceptibles d’avoir produit ou relayé des fausses nouvelles ! C’est la validité des processus électoraux, la qualité du débat public, et tout simplement le fonctionnement de la démocratie qui sont en jeu.

Il y a deux pièges possibles face à cette situation. Le premier serait de confier la solution du problème à ceux qui ont une part indéniable de responsabilité, les grandes plates-formes « sociales » comme Facebook ou Google ; le second serait d’attendre la solution des gouvernements, par des lois « anti-fake news ».

Se tourner vers les grandes plates-formes serait leur accorder une responsabilité qu’elles ne demandent pas, et qui serait dangereuse : elles deviendraient ainsi le super-rédacteur en chef de la planète, chargé de dire le vrai et le faux. Facebook et Google n’ont ni la compétence, ni la légitimité pour jouer ce rôle ; elles ont déjà du mal à traiter les discours de haine, les insultes ou le recrutement de djihadistes facilité par des algorithmes qui mettent en relation des gens qui partagent les mêmes passions ! Ces dérives ont partie liée avec leur modèle économique, chercher à les prévenir le compromettrait.

Idem pour les gouvernements : la tentation de la censure n’est jamais loin, et une loi bien intentionnée peut rapidement devenir abusive entre des mains indélicates. Ce n’est heureusement pas ce qu’a proposé Emmanuel Macron lors de ses vœux à la presse début janvier. Le président de la République a annoncé un projet de loi à venir uniquement destiné à garantir la transparence des messages sponsorisés en période électorale et le passage par un juge pour toute action.

Il faisait visiblement référence à ce que Facebook a finalement reconnu dans le cours de l’enquête du Congrès américain sur les ingérences russes lors de la campagne aux États-Unis que quelque 125 millions d’Américains ont été exposés à des « contenus sponsorisés » financés par un prête-nom anodin des services de propagande russes. Que l’État veille à ce que ce type de phénomène ne se produise pas en période électorale n’est pas abusif, même si la vigilance sera nécessaire lorsque le projet de loi gouvernemental sera déposé au Parlement.

Restaurer la confiance

Restent la société civile, les citoyens et les organisations qui participent au débat public et contribuent à la production d’informations. L’heure est à l’expérimentation, à la réflexion, à l’action.

Reporters sans frontières, une Ong internationale basée en France, a lancé une vaste concertation en Europe auprès d’organisations de journalistes, d’éditeurs de presse, de chercheurs et de think tanks, autour d’une idée audacieuse : et si on pouvait certifier des processus de production d’une information fiable, comme on le fait pour d’autres industries ? Une norme Iso de l’information, en somme, qui permettrait au lecteur, comme pour un circuit électrique ou un sac de ciment, de savoir qu’il peut avoir confiance. L’avantage d’une telle norme serait de ne pas produire de censure, pas de liste noire, mais au contraire une liste blanche de sources valorisées, notamment par les algorithmes des grandes plates-formes.

Cette démarche n’est pas exclusive, d’autres regroupements travaillent sur des initiatives plus ou moins proches, et peut-être sera-t-il possible un jour d’opérer des convergences.

D’autres pistes de réflexion sont engagées, parmi les journalistes, sur l’idée d’un Conseil de la presse comme il en existe en Suisse et en Belgique, pas exactement des dictatures. Le but, là encore, est de rétablir le lien de confiance entre le monde de l’information et les citoyens, confiance indispensable au bon fonctionnement d’une démocratie. Or ce lien s’est sinon cassé, au moins affaibli de manière inquiétante.

À plus long terme, le rétablissement de la confiance passe par l’éducation des futurs citoyens, dès l’école, pour qu’ils soient avertis des pièges de la jungle numérique, qu’ils découvrent les codes de la citoyenneté numérique, qu’ils développent une distance critique avec tout message, quelle qu’en soit la source, sans pour autant tomber dans le cynisme ou l’indifférence. Ce sera long, et beaucoup de temps a été perdu depuis qu’Internet s’est imposé au cœur de nos vies et surtout de celles de nos enfants, mais ce travail est indispensable. La prise de conscience cette fois est bien réelle.

Ne rien faire serait laisser le champ libre à ceux qui, pour des raisons mercantiles, politiciennes ou déstabilisatrices, profitent de la confusion. Bien avant Internet, Hannah Arendt avait prévenu : « Un peuple qui ne peut plus croire en rien ne peut se faire une opinion, disait-elle à la New York Review of Books en 1978. Il est ainsi privé non seulement de sa capacité à agir, mais aussi à penser et à décider. Et avec un tel peuple, vous pouvez faire ce que vous voulez[2]. » Il est urgent d’agir, mais pas n’importe comment.

 

1. Edgar Morin, la Rumeur d’Orléans, Paris, Seuil, 1982.

2. “Hannah Arendt: From an interview”, New York Review of Books, 26 octobre 1978.