La révolte par les images
Cécile Boëx et Agnès Devictor publient une étude édifiante sur l’importance prise par le matériau audiovisuel dans le conflit syrien. En analysant comment les représentations font système, en en révélant les écarts par rapport aux faits, elles posent les questions de méthodologie que soulève la multiplication des images dans les sciences sociales.
Voilà plus de dix ans que fut déclenché en Syrie le soulèvement contre le régime dictatorial des Assad. Depuis, le travail de sciences sociales, en particulier le travail d’histoire, a été contrarié : les spécialistes ont été tenus éloignés de leur terrain pour des raisons de sécurité ou parce qu’ils condamnaient les crimes à l’égard des civils ; les intellectuels nationaux se sont exilés en nombre. Les uns et les autres n’ont pu étudier la crise qu’en travaillant à partir de leur mémoire, en se fondant sur leur vécu et leur expérience.
Dans ces conditions, les images vidéo captées sur place et diffusées sur Internet et la rencontre physique ou virtuelle avec les preneurs d’image ont pris une dimension centrale dans l’écriture de l’histoire immédiate, ouvrant une « nouvelle ère des images ». Agnès Devictor, qui enseigne l’histoire du monde contemporain à Paris-I, est l’autrice d’ouvrages de référence sur le cinéma iranien ; Cécile Boëx dirige à l’EHESS des recherches sur la relation entre images et politique en Syrie. Elles ont réuni quatorze études courtes et incisives, sélectionnées dans un espace audiovisuel et numérique à la fois vaste et instable.
L’histoire en train de se faire
L’importance des enregistrements est d’abord quantitative : des milliers de documents disséminés sur Internet entre 2011 et 2017, sous des formats hétérogènes. Les vidéos constituent un objet éclaté dans ses formes (du plus artisanal message envoyé à la famille au moyen d’un portable au blockbuster hollywoodien), dans ses références idéologiques et religieuses (offrant une palette de la complexité des identités locales) et dans ses objectifs politiques et militaires.
Chaque chapitre est travaillé par une articulation fluide entre un texte informé et des reproductions d’images vidéo – le plus souvent des captures d’écran. Il donne à voir les paysages physiques et humains, fait sentir l’appréhension de l’événement immédiat ou le poids d’un temps interminable, décrypte les signes des appartenances religieuses, politiques et parfois sociales, fait revivre les mobilisations.
Sans prétention exhaustive, le livre circule entre les niveaux micro et méso, et opère même quelques excursions dans le champ de la géopolitique. D’un côté, l’attention portée à une figure individuelle de la révolte se révèle heuristique (chapitre 6) : Sarout incarne la révolution syrienne, ses origines locales et sociales, ses prises de parole et ses modes d’expression. Il illustre aussi ses trajectoires sinueuses, en particulier le glissement de la révolte civile et séculière à la mobilisation religieuse armée. De l’autre, le chapitre 8 étudie le langage visuel de deux séries de vidéos : celui du groupe djihadiste Al-Nosra ; et celui de l’État islamique entre 2014 et 2018. Leur comparaison permet de suivre la trajectoire des alliances, puis la rupture entre ces deux ensembles, de pointer la paradoxale similitude de leurs références en même temps que leur distanciation stratégique.
Une hypothèse stimulante avancée en introduction est d’ailleurs que les productions audiovisuelles de la révolte et du conflit font système. Alors que le travail d’archivage de l’histoire de cette décennie syrienne se révèle complexe, l’analyse ne peut pas faire l’économie des interactions entre sphères thématiques, entre niveaux d’observation et entre catégories d’acteurs. Le chapitre 14 en montre l’intérêt en étudiant la mise en abyme de la production vidéo de l’État islamique par un film de propagande iranien. Sa démonstration lui permet de conclure à une semblable spectacularisation de la lutte par les djihadistes, chiites ou sunnites.
Dans tout le livre, la confrontation des vidéos à la connaissance du terrain apporte un démenti éclatant au travestissement de la réalité. Sur des thèmes complexes, les auteurs récusent toute explication univoque. Ainsi, le chapitre 9 remet en perspective l’enlèvement des religieuses de Maaloula en 2013, tandis que le chapitre 10 détaille le fonctionnement de la chaîne YouTube des régions kurdes. Dans les deux cas, il s’agit entre autres de gagner les sympathies de l’Occident. Le combat militaire est doublé d’un combat médiatique, si bien que la question reste ouverte des bénéfices pour les sociétés locales d’une alliance asymétrique avec un « parrain » extérieur.
On en sait trop peu, en revanche, sur la circulation de ces images au sein de la société syrienne. Et encore moins sur la manière dont elle se les approprie, même si le chapitre 12 montre l’incorporation par les familles de combattants de la censure que le Hezbollah libanais impose à ses militants engagés aux côtés du régime syrien.
Un contrepoint d’observations depuis le « camp iranien » (chapitre 11) explore les contradictions entre la communication verticale officielle et les échanges familiaux au moyen du téléphone portable. Il pose des questions qu’il sera nécessaire d’approfondir dans le cas syrien, mais aussi dans de nombreux contextes de conflits « post-modernes ». Car la communication n’est pas un outil secondaire par rapport aux armes de guerre, mais une autre forme de guerre, dans laquelle les opposants au régime « se révoltent par et avec les images ».
Le vidéaste, le militant, l’historien
L’utilisation de l’enregistrement vidéo revêt donc une importance qualitative. Elle soulève des questions éthiques d’abord, méthodologiques ensuite, dans l’approche historienne et de sciences sociales.
D’une part, elle transforme les pratiques contestataires, comme l’illustre le chapitre 4 qui croise images et commentaires analytiques. La vidéo ne se contente pas de se faire l’écho d’une praxis militante ou militaire. Elle « façonne les formes d’expression » de la révolte en leur imposant ses exigences et en leur proposant son interprétation, par exemple, les sit-in de femmes à domicile (chapitre 5).
La vidéo est également impériale, comme le montre C. Boëx dans un chapitre 13 insoutenable et indispensable. Elle augmente et globalise la violence extrême des exécutions filmées, si bien que l’image même « tue et terrorise » pour asseoir l’emprise des vainqueurs sur la société.
D’autre part, son usage intensif s’accompagne d’une mutation dans la chaîne de transmission des images. Non seulement la communication électronique permet l’instantanéité, mais la frontière entre le rôle du vidéaste/collecteur et celui de l’analyste/archiviste est brouillée au bénéfice d’une collaboration créative. Dans bien des cas, leur rencontre induit des déplacements hiérarchiques et affectifs, et inspire des inflexions dans les trajectoires politiques et professionnelles.
La longue nuit syrienne a ainsi été le temps d’un apprentissage, dont les sociologues du politique et les historiens commencent à tirer les leçons. Pour les jeunes militants, devenir vidéaste de guerre a été une forme d’engagement politique mêlant événement historique et expérience intime. En choisissant cette voie, ils ont articulé la valeur d’archive dans la durée et la valeur mobilisatrice immédiate. « Alors que le conflit est encore en cours, concluent C. Boëx et A. Devictor, l’archive relève ici d’un acte politique et mémoriel contre l’effacement et s’inscrit dans un horizon d’attente de justice et de reconnaissance. »
Syrie, une nouvelle ère des images. De la révolte au conflit transnational
Sous la dir. de Cécile Boëx et Agnès Devictor