Supplice de l’eau : « Tourments infligés par les Hollandais aux Anglais à Amboyna » (1744) via Wikimedia
Supplice de l'eau : « Tourments infligés par les Hollandais aux Anglais à Amboyna » (1744) via Wikimedia

Usage politique de la cruauté

Le spectacle de la torture suscite une telle réaction de fureur qu’il fait l’objet d’instrumentalisations politiques. C’est le cas en Russie, où le mensonge d’État nie les crimes commis sur les Ukrainiens et construit des ennemis intérieurs. C’est aussi le cas de l’attaque du Hamas qui, filmée et diffusée, provoque l’entrée en guerre d’Israël. 


L’image d’un corps torturé est une cruauté infligée au spectateur (cruor en latin désigne le sang rouge qui coule). La peau déchirée sur les chairs ensanglantées, les membres disloqués, le dessin du visage, ce graphe de l’identité humaine, massacré, etc., tout cela forme un spectacle insupportable. Après un court silence de mort, plus assourdissant que ne fut le hurlement de douleur, le témoin involontaire de l’image atroce sursaute, détourne les yeux, freine un cri « oh ! quelle horreur ! » et masque les yeux des enfants.

Un corps torturé exposé à la vue du public blesse immédiatement la subjectivité de celui qui le voit « pour de vrai », et la violence singulière de son spectacle est à sa façon un crime contre les yeux de l’humanité. Dans les sociétés contemporaines, l’usage esthétique de la cruauté reste confiné à l’art, aux fictions et désormais aux réseaux sociaux, mais une sorte de tabou pèse sur son exhibition médiatique publique : le plus souvent, elle reste floutée dans les émissions d’information des grandes chaînes de télévision sur les crimes horribles ou les guerres atroces.

Le spectacle de la torture

Dans les synopsis mécanisés de nos séries et films à succès, la torture est, pour le méchant, un moyen de détruire l’intégrité morale de la victime en attaquant son corps physique, car faire mal à la chair d’autrui est l’instrument de domination le plus facile et le plus bestial. L’approche psychanalytique s’imposerait ici, dévoilant les ambivalences qui bouleversent la stabilité subjective : le bouillonnement pulsionnel et l’abîme des jouissances non conscientes fabriquent d’opaques dénis hors de toute logique. Mais elle concerne la biographie d’un seul sujet : un changement d’échelle en direction du collectif et des différentes cultures historiques et sociales de l’horreur et de la haine reste encore à élucider. La sociologie expérimentale et les neurosciences pourront sans doute aider à déceler ce qui se passe dans la perception collective des cruautés infligées à une personne qui n’est pas un proche (rejet épouvanté, fascination hypnotisée, terreur, consentement, etc.). Changer le sens de la pratique, en considérant que torturer un être humain est une juste punition, est un levier souvent utilisé par les bourreaux pour faire accepter le spectacle de la torture.

Du point de vue d’une modeste phénoménologie du temps présent, on s’en tient aux réactions manifestes majoritaires : un premier effet d’horreur (immédiat, physique et conscient) interrompt un court moment toute pensée. Dans un second temps, après cette blessure et sidération, une fureur-douleur (il faut inventer son nom…), une révolte qui refuse que cela soit possible, fait naître l’urgence poignante que justice soit rendue, entre vengeance et droit.

Les deux pourcents de malades sadiques graves dans la population, qui se repasseront la scène en boucle pour se masturber, et les trente pourcents de malheureux invalides de l’âme, dénués de compassion et sans doute de ces neurones miroirs qui permettent de se mettre à la place d’autrui – un groupe hélas surreprésenté dans le monde des puissants politiques –, ne sont pas ici les plus importants. Reste une immense majorité de personnes que le spectacle de la cruauté terrorise, blesse et révolte : exhiber des supplices produit donc des effets politiques intéressants. De fait, l’histoire séculaire des juridictions religieuses, avec ses innombrables bûchers et supplices sur la place publique, et celle des punitions « pédagogiques », montrées « pour l’exemple » à toutes les échelles de la vie collective (famille, armée, grandes écoles, etc.), témoignent de cette instrumentalisation du spectacle du corps humain humilié, maltraité, torturé. Donner une leçon par l’exemple de la punition est un mode classique de domination, le plus facile quand le puni est vulnérable, le plus cruel à cause de cette vulnérabilité. En Occident, une évolution historique a progressivement supprimé le spectacle des supplices légaux sur la place publique. Mais parfois, dans nos espaces contemporains, des scènes de bizutage des plus jeunes recrues (grandes écoles, armées, internats divers, certaines facultés, etc.) exposent le spectacle de leur humiliation physique en les dénudant, en les obligeant à boire, à se déguiser grotesquement, à adopter des postures ridicules, obscènes, parfois jusqu’à la maltraitance physique, donc morale.

Mensonges d’État

Les dictatures des xxe et xxie siècles ont tendance, en temps de paix comme en temps de guerre, à user, abuser, en dehors de tout cadre légal, de ce type de « punition » qu’est la torture, tout en le niant au moyen d’un mensonge d’État permanent. Cette réalité « alternative », son mensonge politique sans cesse retravaillé en fonction du moment, selon lequel les victimes torturées sont coupables de crimes horribles, est elle-même imposée par la violence d’État. Ainsi, dans ce type de régime, le champ de la torture tend à s’accroître sans fin, passant du cercle des opposants politiques à celui des témoins, des journalistes et historiens qui relatent ces faits, puis des juristes qui peuvent incriminer leurs responsables, enfin de tous ceux qui rient trop fort ou n’applaudissent pas assez longtemps. Dans un cercle vicieux qui emprisonne le tyran lui-même, les maltraitances se multiplient pendant que le mensonge d’État s’épaissit et tend à criminaliser un nombre croissant d’« ennemis », en particulier par l’invention de récits de cruautés (outrés pour convaincre) qui leur sont attribués.

Actuellement, en Russie, une chape de silence recouvre la criminalité d’État, pendant qu’une propagande féroce construit un ennemi, rendu atroce par les images fabriquées de sa « cruauté » : par exemple, les Ukrainiens emprisonnés dans les geôles russes témoignent, lorsqu’ils ont pu rentrer dans leur pays, qu’ils ont été torturés afin d’avouer devant les caméras de télévision russes que leur pouvoir « ukrainien-nazi » torture les citoyens russes. En règle générale, les régimes dictatoriaux, totalitaires et parfois hélas démocratiques (mais les crimes des démocraties sont mieux dévoilés et contrecarrés grâce à l’indépendance sans cesse à reconquérir de la presse et de la justice) tendent à cacher leurs crimes en imputant à leurs victimes d’horribles atrocités.

Il y a un nombre limité de possibles dans le programme de l’atrocité : ce dernier se répète autant dans les fictions de la propagande que dans la réalité des pratiques. Il choisit ce qui fait le plus mal à imaginer : le corps des êtres les plus vulnérables, celui des nourrissons et des femmes enceintes, des petits enfants, des jeunes filles, des civils désarmés, de leurs chats, de leurs espaces privés choyés. Et, pour faire mal, il commet les crimes les plus insupportables, les tortures physiques les plus perverses, forcément sexuelles in fine, toujours profanatrices, destructrices de l’âme avant le corps. La mise en spectacle d’un corps torturé, fragile et innocent comme l’agneau, est l’outil efficace d’un pouvoir qui veut maîtriser les émotions collectives. Les faux charniers de Timisoara (Roumanie, 1989) ont exhibé l’horreur de corps nus de femmes et de nourrissons prétendument torturés par le pouvoir, en fait sortis de la morgue. Ils sont un exemple historique emblématique de l’usage politique de l’exhibition de corps prétendument torturés à des fins politiques : il s’agissait pour une fraction de l’appareil sécuritaire en place de criminaliser le couple Ceaușescu et de prendre la tête des manifestations contre les despotes grâce à l’émotion provoquée, selon une construction du mensonge politique retors dont le procès stalinien hideux qui s’est ensuivi fut une signature.

Provoquer

Mais le 7 octobre 2023, il s’est passé quelque chose d’inédit, car l’attaque du Hamas contre des civils israéliens fut une action de guerre, préparée longtemps en amont, mais aussi un massacre filmé et diffusé par les criminels sur le terrain, et pourtant nié farouchement par les autorités du Hamas depuis. D’habitude, les « atrocités de guerre » débordent à la périphérie de l’action militaire. Dans ce cas, les actions de cruauté, commandées froidement par les « commandants » au téléphone, semblent être le moyen tactique d’un but stratégique non dit, que l’usage politique des images démontre.

Provoquer une réaction de douleur-fureur, et donc l’entrée en guerre de l’armée israélienne dans la bande de Gaza, est ainsi le but premier de l’attaque du 7 octobre.

Le sociologue et cinéaste Daniel Friedmann, qui a visionné le film sur l’attaque du 7 octobre (bout à bout de séquences récupérées sur les caméras portées sur la tête et les téléphones portables des « combattants » morts sur le terrain), témoigne de cette étrange situation où les gestes du crime sont donc décidés et diffusés par le commandement situé à Gaza (« – Qu’est-ce que je fais maintenant mon commandant ? – Joue avec les corps. »), faisant de ce néo-pogrom un événement spécifique : configuré par les nouvelles technologies de la communication, il s’inscrit dans une culture politique et militaire qui place les atrocités vues comme but de guerre, même si elles sont niées par la suite.

Provoquer une réaction de douleur-fureur, et donc l’entrée en guerre de l’armée israélienne dans la bande de Gaza, est ainsi le but premier de l’attaque du 7 octobre. Les crimes commis et filmés sont d’autant plus insoutenables qu’ils résonnent avec les pires souvenirs de la population juive dans le monde. Tout cela pour la plus grande satisfaction des criminels de guerre contemporains, comme le président russe, ami du Premier ministre israélien, soutien du Hamas, dont la venimeuse guerre hybride en cours attise les feux partout. Le temps que dure la guerre dans la bande de Gaza, atrocement meurtrière pour les civils, le Premier ministre israélien échappe au tribunal, et son gouvernement d’extrême droite peut continuer de chasser les Palestiniens de Gaza et de la Cisjordanie, et d’abîmer la démocratie israélienne. D’où, hélas, une propagande de guerre parfois mensongère aussi de leur côté, qui tend à outrer des cruautés inventées pour maintenir les émotions collectives en leur faveur : non, il n’y a pas eu « quarante bébés morts, dont certains décapités » dans le kibboutz de Kfar Aza, contrairement à ce que les autorités israéliennes ont asséné dans les semaines qui ont suivi les massacres. Les faits avérés suffisaient pourtant à les qualifier de crimes contre l’humanité, mais leur usage politique est la preuve d’un piège dans lequel le pouvoir israélien est tombé. Ce piège provoque une guerre extrêmement destructrice de cités où le bâti est extrêmement dense, de sites historiques patrimoine de l’humanité, de structures dévolues au bien commun (écoles, hôpitaux, universités…), et cause enfin un nombre de morts et de souffrances incommensurables de civils de tous âges et sexes. Ces souffrances elles-mêmes sont instrumentalisées à leur tour par un Hamas criminel, dictatorial, mafieux et fanatique religieux. Cette guerre est maintenant devenue une réalité tragique, viatique pour l’éternité : plus elle dure et plus le capital de sympathie sacrée, héritée des siècles précédents et de la Shoah, se dilapide, plus le cercle de haine autour de l’État d’Israël s’agrandit et plus son ferment empoisonné viendra nourrir les vieilles strates de l’antisémitisme historique.