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Notes de lecture

Dans le même numéro

Ce que n’est pas l’identité de Nathalie Heinich

mars 2019

Toute détermination est négation. Déterminer une notion exige un effort de distinction, de discrimination intellectuelle visant clarification. C’est à un tel effort que Nathalie Heinich nous convie. Cet exercice, lorsqu’il a pour objet l’identité, représente une entreprise de salubrité intellectuelle bienvenue. En effet, les occurrences d’un terme sont en mesure d’aboutir à des glissements de sens. Le terme «  identité  » a non seulement fait dernièrement l’objet d’une grande confusion, mais encore de multiples captations. Ces dernières années ont vu l’identité se charger d’une connotation ethno-identitaire en raison d’une appropriation partisane. L’identité s’est majoritairement vue employée par ceux dont l’engagement et les prises de positions soulignent la nécessité de défendre une identité nationale menacée de dissolution. L’identité nationale est certes une espèce du genre identité, mais il est logiquement erroné et réducteur de prendre l’espèce pour le genre et de réduire la question de l’identité à cette seule dimension. L’usage qui est fait des mots au cours des débats partisans fait de ces derniers des mots d’ordre, comme autant d’étendards permettant aux partis de se positionner et de susciter l’adhésion.

Nathalie Heinich s’attache en premier lieu à déconstruire les captations dont l’identité a pu faire l’objet. Cette dernière « n’est pas une notion de droite (ni de gauche d’ailleurs) ». Les revendications identitaires les plus récentes ont à tort accrédité l’idée d’une notion dont le lieu naturel serait la droite de l’échiquier politique. Or il suffit de prendre un recul chronologique pour constater à quel point ce passage « d’une cause de gauche vers la droite est une constante dans l’histoire des valeurs ». La nation, le mérite, le travail ont été autant de leviers à l’aide desquels la bourgeoisie a pu lutter contre les privilèges. C’est en leur nom que la Révolution française s’est légitimée. Une valeur doit toujours être envisagée en relation avec le collectif qui la revendique et la position sociale de ce dernier. En ce qui concerne l’identité, cette dernière se trouve considérée comme «  de gauche  », comme une valeur émancipatrice lorsqu’elle est mise au service de groupes minoritaires considérés comme infériorisés ou victimes de discrimination : les femmes, les Noirs, les homosexuels. L’identité de ces groupes est précisément affirmée et défendue parce que négligée par la majorité sociale oublieuse des droits et des spécificités des minorités à défendre. Si l’identité n’est ni de droite ni de gauche, c’est parce qu’elle est une notion nomade, un opérateur à l’aide duquel les groupes, selon qu’ils sont minoritaires ou majoritaires, se trouvent en mesure de mobiliser l’opinion en leur faveur. De gauche quand il s’agit de défendre une minorité, l’identité est de droite quand il s’agit de défendre « la société dans son ensemble, la République, la nation française, la chrétienté » contre les minorités qui portent atteinte à son intégrité. Clarifier la notion d’identité exige donc de ne pas l’aborder depuis le politique et ses enjeux partisans.

Après avoir mis en évidence les écueils du réductionnisme politique, Nathalie Heinich présente ce que l’on peut nommer une ontologie de l’identité. Sur ce point, elle est fidèle aux positions méthodologiques énoncées dans son ouvrage traitant de la sociologie des valeurs[1]. Il convient de se préserver de deux erreurs préjudiciables à l’étude de l’identité : essentialisme et constructivisme. Faire de l’identité une essence, un invariant, c’est adopter une attitude métaphysique considérant l’identité comme une « réalité objective, intemporelle, transcendante, qui existerait indépendamment de l’idée qu’on s’en ferait ». En revanche, la concevoir comme pure et simple « construction historique sans autre fondement que la croyance dans son existence » revient à la rabaisser au rang de simple illusion. On perçoit à quel point ces deux positions conviennent respectivement à une posture partisane bien précise. Il est clair que l’approche métaphysique, partant objectiviste, favorise les positions réactionnaires et traditionalistes. Concevoir par exemple l’identité d’un pays comme une réalité consistante et indépendante de notre représentation autorise la méfiance à l’égard de tout ce qui pourrait lui porter atteinte. Une fois affirmée, la densité ontologique de l’identité peut servir à la défense de ce qui est immémorial, de ce qui nous vient du fond des âges. Concevoir l’identité d’une nation comme un socle intangible ne peut que nous encourager à regarder tout changement comme l’annonce d’un péril.

En revanche, l’attitude critique et constructiviste propre à une certaine sociologie ne peut que réduire l’identité à une simple illusion dont il faudrait se défaire. Métaphysique réactionnaire et posture critique passent à côté de ce qui fait la spécificité de l’identité. Cette dernière ne se trouve ni dans l’être – ce n’est pas une substance – ni dans la fausse conscience d’acteurs sociaux illusionnés. « L’identité, c’est la résultante de l’ensemble des opérations par lesquelles un prédicat est affecté à un sujet. » L’identité n’est ni substance ni illusion, elle relève de la représentation. Représentation qui s’appuie sur des éléments matériels qui constituent autant de prises à partir desquelles pourront être incorporés et institutionnalisés les jugements – les prédicats – capables d’orienter notre rapport à la réalité. « L’identité est donc un phénomène ouvert, en progrès, processuel. » Identifier un individu, un groupe, un pays, c’est à la fois dire ce qui n’appartient qu’à lui, ce qui le distingue de tout autre, et formuler son appartenance à un type, un genre partagé. Identifier, c’est à la fois saisir ce qu’il y a d’unique et ce qui est partagé. L’identité « n’est ni le bon soi-même », qui affirmerait une pure authenticité, une radicale singularité, « ni le mauvais même que », désignant ce qui est commun donc infidèle à soi. « Elle est les deux, aussi nécessaires l’un que l’autre à la définition d’un être. »

L’identification est un cheminement, une oscillation entre l’identité ipse et l’identité idem. L’identité comme processus, c’est à la fois se différencier d’un autre et s’inscrire dans une appartenance partagée. Relevant de la représentation et non d’un fait brut déjà établi qu’il suffirait de constater, l’identité d’un individu, d’un groupe, d’un pays, contient une dimension narrative. Elle est « un processus plutôt qu’un état ». Ce processus, parce qu’il trouve appui sur des éléments objectifs – matériels, physiologiques – est en mesure d’acquérir « crédibilité, stabilité et consensualité ». Cette conception médiane entre objectivisme substantialiste propice aux lamentations et constructivisme critique généralisant le soupçon nous offre un dispositif intellectuel permettant de dépasser de multiples débats aux prémisses mal posées.

 

 

 

[1] - Voir Nathalie Heinich, Des valeurs. Une approche sociologique, Paris, Gallimard, 2017 et mon compte rendu dans Esprit, novembre 2017.

 

Gallimard, 2018
144 p. 14 €

Émeric Travers

Émeric Travers est agrégé de philosophie et docteur en science politique.

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