Fractures dans l’Occident. Comment en est-on arrivé là, comment en sortir ? de Nicole Gnesotto
Si on en est arrivé là (…) c’est que nous, Européens ou démocrates éclairés américains, avons commis bien des erreurs d’analyse.
La stratégie nationale de sécurité américaine dévoilée le 4 décembre 2025 par la Maison-Blanche peut s’analyser comme le véritable manifeste de rupture de l’Occident. Elle évoque un continent européen en voie d’effacement civilisationnel et en déclin économique. Alors que la part de l’Europe dans le PIB mondial était de 20 % en 1990, elle est aujourd’hui de 13 % – en 2050, elle sera de 9 %. Ce qu’on appelait l’Occident n’existe plus. « Au mieux c’est une expression géographique, mais plus un lien qui nous rassemble », constate Andrius Kubilius, commissaire européen à la défense et ancien premier ministre lituanien. L’administration américaine annonce un nouveau D-Day : le « Departure Day ». Donald Trump suivrait-il le conseil de George Washington dans sa fameuse adresse du 19 septembre 1796, « Évitez toute alliance permanente avec une quelconque partie du monde » ? C’est dire l’intérêt de la subtile analyse de Nicole Gnesotto, professeure au Conservatoire national des arts et métiers, présidente du conseil d’administration de l’Institut des hautes études de la défense nationale.
Après avoir brossé à haut vol une histoire de l’Occident, elle commence par passer en revue ce qu’elle dénomme les quatre cavaliers de l’Apocalypse, qui ont miné l’unité du monde occidental – œuvre revendiquée sans vergogne par Donald Trump. D’abord, le protectionnisme affiché par l’hôte de la Maison-Blanche, dont les répercussions sur la croissance mondiale, la structure des échanges mondiaux ou l’inflation aux États-Unis commencent déjà à se faire sentir. Est-ce que le ménage américain moyen n’a pas déjà subi une perte de pouvoir d’achat équivalente à 1 200 dollars ? Puis, il y a l’autoritarisme du président américain, qui cherche non seulement à affaiblir ou à miner tous les contre-pouvoirs, mais aussi à s’emparer de toutes les sources d’information, du savoir et de l’intelligence. Il s’en prend aux universités en réduisant leurs financements ou aux institutions scientifiques, à commencer par celles qui s’occupent du climat et, progressivement, à la recherche médicale. Troisième trait, à vrai dire pas nouveau, mais poussé à l’extrême par Donald Trump : un nationalisme exclusif. Enfin, l’usage de la force qui prévaut par nature au droit. On l’a vu récemment dans les bombardements perpétrés contre les bateaux de pêche naviguant dans les Caraïbes, dénoncés comme terroristes. « Monsieur Paix » est un adepte de la paix par la force, mais il affectionne plus les effets d’annonce que les résultats concrets. Remarquons au passage que le trumpisme n’est pas une idéologie, mais un égoïsme, un exhibitionnisme permanent, une posture : il va muter et durer, car il a semé bien des métastases, reposant sur les « 3 R » : revanche, ressentiment, racisme.
Si on en est arrivé là, poursuit l’autrice, c’est que nous, Européens ou démocrates éclairés américains, avons commis bien des erreurs d’analyse, que nous payons maintenant très cher. D’abord nous n’avons pas cru que Donald Trump reviendrait triomphant à la Maison-Blanche, après nous être bercés d’illusions en pensant que son premier mandat n’avait été qu’une malheureuse parenthèse, illusion à laquelle s’accrochent encore certains bons esprits. John Maynard Keynes n’a-t-il pas affirmé qu’il était plus crucial d’abandonner les idées obsolètes que de s’adapter aux nouvelles ? Or, on proclame encore dans certains cercles bruxellois que « les États-Unis sont nos meilleurs alliés ». La deuxième chimère, maintes fois passée en revue, fut de croire qu’après Gorbatchev et Eltsine, la Russie s’acheminerait lentement et sans trop de heurts vers la liberté et la démocratie. Combien d’articles ou de tribunes ont été consacrés au retour de la Russie dans la famille européenne ou à la nécessité d’amarrer la Russie à l’Europe, comme si cet immense pays-continent était une frêle embarcation rejoignant un port néerlandais ! La troisième illusion, déjà mentionnée, fut de croire que le « doux commerce » de Montesquieu rapprocherait les hommes, les nations, les peuples et réduirait les guerres. La quatrième erreur fut de croire que l’ère des guerres interétatiques relevait d’une époque révolue, barbare et archaïque. Enfin, nous nous sommes bercés dans la généreuse idée selon laquelle l’Alliance atlantique – en vérité la plus durable et la plus profonde de tous les temps – à force de persister dans son être, deviendrait éternelle, totale. D’où la sidération qui s’est emparée de la plupart des dirigeants européens lorsque Donald Trump a déchiré le voile.
Devant ce fait accompli, l’Europe fait face à trois menaces, analyse aujourd’hui la vice-présidente de l’Institut Jacques Delors : la menace russe, l’abandon des États-Unis et une défense inadaptée. Le constat a été plusieurs fois dressé. L’Institut international d’études stratégiques (IISS) de Londres n’a-t-il pas estimé que l’Europe devrait dépenser mille milliards de dollars pour combler le retrait total des États-Unis de l’Otan ? Ces trois menaces ne sont toutefois pas les seules ; on doit aussi compter avec la pression croissante de la Chine, qui cherche un substitut lucratif au marché américain dans la riche Europe. Elle ne dit rien sur l’inadaptation de notre modèle social, le vieillissement des populations, la dépendance énergétique de l’Europe ou son retard dans les secteurs stratégiques (microprocesseurs, gigafactories, data centers, terres rares, etc.). Nous voilà confrontés à une fatigue démocratique : partout la participation électorale s’effondre de 10 %, 15 %, voire 20 %. L’ascenseur social est bloqué depuis longtemps et les inégalités – thème abondamment documenté – explosent. En 1980, le différentiel entre les salaires des dirigeants des 200 plus grandes entreprises mondiales et ceux de leurs employés était de 1 à 42, il est passé à 500 aujourd’hui.
Alors, l’Europe tiendra-t-elle bon ? Restera-t-elle libre, démocratique, ouverte et prospère, alors que 10 % de sa population est classée pauvre ? Nicole Gnesotto veut le croire, malgré les humiliations que le continent encaisse, en dépit de ses reculs sur le Pacte vert, la lenteur de ses procédures de décision et ses divisions internes. Tout dépendra des jeunes générations, comme celle dénommée « Z » allant de 18 à 24 ans, qui est descendue dans la rue, inquiétée de son avenir. La démocratie, la famille, l’éducation et le travail sont des valeurs qui n’ont plus le même sens pour ces jeunes générations que ce qu’elles avaient pour celles de leurs parents ou grands-parents. Par ailleurs, Donald Trump a les yeux fixés sur l’échéance présidentielle en France de mai 2027, espérant ainsi constituer un axe Paris-Rome-Budapest-Bratislava-Prague et peut-être Berlin, avec l’émergence de l’AfD, un parti plus favorable à la Russie et partageant largement ses vues sur le déclin civilisationnel de l’Europe. « Le libéralisme est la question du siècle », conclut-elle. On sait que le libéralisme économique n’a jamais régné en maître dans le pays de Colbert ; quant au libéralisme politique, il a peiné à s’implanter. Pour le moment, devant la brutalité du mouvement MAGA, la France compte peu de pays sur lesquels elle peut s’appuyer, en dehors du Canada. Londres ne rompra jamais totalement le lien transatlantique. Canberra a besoin de l’aide américaine face à la montée de l’agressivité chinoise. Il en est de même de Séoul ou de Tokyo. L’autonomie stratégique n’est plus une option, mais une obligation. Comme pour la stratégie, disait Napoléon, tout est dans l’exécution.