Rouge feu de bell hooks
Traduit par Lorraine Selle-Delavaud
bell hooks fait alterner indifféremment la narration entre le je qui raconte ses souvenirs, tels qu’ils l’assaillent, sans respect de la chronologie et le elle qui y porte un regard critique. Cette conversation sans concession entre récit intime et réflexion argumentée donne au récit une connotation à la fois poétique et sans appel.
Après Noir d’os, Rouge feu est le second volet de l’autobiographie, non conventionnelle, proposée par bell hooks, « la voix écrite » de Gloria Jean Watkins, qui insiste sur l’écriture en minuscule de ce pseudonyme (un hommage à son arrière-grand-mère, Bell Blair Hooks), afin que le sens de ses écrits éclipse le seul intérêt porté à sa personne. Noir d’os s’attachait à l’enfance de bell, petite fille noire dans le Sud encore ségrégué des États-Unis1, Rouge feu, publié en 1997, revient sur son apprentissage de femme noire, de militante et d’écrivaine. Profondément attachée à ses racines dans le Kentucky où elle naît en 1952 et décède en 2021, universitaire reconnue, elle y revient en 2004 pour enseigner au Berea College, fonder le bell hooks Institute, dépositaire de tous ses écrits, et le bell hooks Center, destiné à l’accueil de catégories sous-représentées d’étudiants.
bell hooks est l’autrice d’une quarantaine d’ouvrages théoriques, de livres pour enfants, d’articles ou de contributions à des ouvrages collectifs. Elle met au cœur de ses analyses et de ses engagements les questions de race, de sexe, de classe et d’identité, tout en rendant la société patriarcale, blanche, suprémaciste en vigueur responsable de leurs imbrications et dysfonctionnements. bell hooks ne veut pas s’adresser seulement aux intellectuels, mais rendre chacun conscient qu’à l’intersection de ses appartenances plurielles, il peut penser autrement et se libérer. Noir d’os et Rouge feu sont l’illustration de cette ambition.
bell hooks fait alterner indifféremment la narration entre le je qui raconte ses souvenirs, tels qu’ils l’assaillent, sans respect de la chronologie et le elle qui y porte un regard critique. Cette conversation sans concession entre récit intime et réflexion argumentée donne au récit une connotation à la fois poétique et sans appel.
À l’aide d’arrêts sur images, de séquences brèves, de digressions interrompues, bell hooks invite à un pèlerinage dans son passé. Son je raconte les blessures enfouies, le mot « salope », souvent échappé de la bouche de son père, figure dominante de la cellule familiale, sa peur de ne jamais rien être d’autre qu’une femme de rue, la suspicion absolue envers l’homme blanc, mais aussi la confiance de Daddy Gus, le père de sa mère, sa certitude qu’elle finirait par trouver son chemin et ce refuge dans les livres qui l’éloignait encore davantage des siens. Son je se souvient de ces affects ambigus qui ont entravé son épanouissement, parce qu’ils sont réactivés lors de son arrivée à l’université Stanford et de son entrée dans l’âge adulte.
Son je, dans la quête de son identité, est alors bousculé par la nécessité de se situer face au racisme et au sexisme, et de définir les termes de son militantisme. Le besoin de comprendre la place de l’amour dans son cheminement et la délicate conciliation entre études et écriture en sont les corollaires. Avec force, sans fausse pudeur, en acceptant aussi la part de douleur que suscitent ses souvenirs, bell hooks dévoile comment, pas à pas, dans son cœur et dans son esprit, elle s’est affirmée comme femme noire et écrivaine.
bell hooks ne peut se contenter de ce seul témoignage à la première personne du singulier, fidèle à cette conviction qu’un parcours ne prend sens qu’inscrit dans une lecture politique et traduit par un engagement citoyen. La parole laissée à elle y répond : à chaque obstacle rencontré, à chaque interrogation posée, à chaque choix opéré, elle élargit, explicite et contextualise. Les mouvements féministes ne comprennent pas plus qu’ils n’intègrent le vécu spécifique de la femme noire ; de leur côté, les mouvements noirs ignorent la violence sexiste exercée à son encontre. Alors, ne se reconnaissant dans aucune de ces tendances, elle a progressivement théorisé le féminisme noir et en est devenue l’avocate passionnée, travaillant pendant près de dix ans à l’écriture de son essai de référence, publié en 1981, Ain’t I a Woman?2.
Bien que soutenue et encouragée par son compagnon pendant plus de dix ans, lui-même poète et enseignant, elle s’interroge sur la vision rétrograde que la société ambiante peut avoir sur un couple noir dont les deux parties ambitionnent d’écrire et commente ces rôles stéréotypés qui perdurent. Au moment de la rupture définitive, elle se demande comment la société entrevoit la compatibilité entre sentiment amoureux, sexualité et révolte féministe. Je est toujours perçu négativement comme étant « en colère », alors qu’elle sait que je ne fait qu’exprimer avec passion et audace son indignation face à cette société qu’il faut transformer dans son essence même.
« Quoi que je veuille être écrivaine, je ne souhaite pas changer de vie. Je ne tiens pas à faire de l’église des cœurs brisés ma maison pour autant. » Icône du féminisme noir, bell hooks reste cette voix exigeante qui appelle à la connaissance de soi comme vecteur de dialogue dans le respect de l’autre et la compréhension de ses différences.