Femme, vie, liberté ! de Philippe Lemoine


Pour ce livre-tract, Philippe Lemoine a souhaité se « replong[er] dans la grande aventure du XXIᵉ siècle engagée depuis deux ans » en Iran à l’aune du mouvement Femme, Vie, Liberté ! (Jin, Jiyan, Azadi !). Les coups mortels portés par la brigade des mœurs à Jina Mahsa Amini, jeune femme iranienne arrêtée dans les rues de Téhéran accusée de mal porter son voile, ont déclenché une réaction d’ampleur inattendue qui s’est rapidement propagée à l’international sous le désormais célèbre slogan. Pour l’auteur, ce dernier a « acquis une portée universelle tout en étant ancré dans des réalités propres à la société iranienne ». L’espoir évoqué dans le titre, c’est la riposte enthousiasmante à un XXIᵉ siècle où « la glaciation des cœurs progresse encore plus vite que le réchauffement climatique ».

Femme, vie, liberté ! résonne, et mobilise à contre-courant de la désorientation contemporaine, comprise par Jean-François Lyotard comme la condition postmoderne de l’humanité. Celle, désillusionnée du progrès technologique, qui est forcée de se régénérer dans une nouvelle option humaniste où l’on érigerait « l’inscription plurielle du monde sur un horizon commun »1, à rebours du modèle occidental pourvoyeur d’un idéal universel monopolisé. L’ouvrage dissèque le slogan, d’origine kurde, scandé par les foules des obsèques de Jina Mahsa Amini à aujourd’hui. Alliage de trois termes fédérateurs aux sens revitalisés, celui-ci a ramifié les composantes d’une modernité alternative enfin enviable.

D’abord « Femme ! », le mouvement est une « révolution dans la révolution » convoquant les imaginaires des grands récits iraniens, à l’instar de la figure de Tâhereh, laquelle ayant refusé les convoitises de l’empereur, fût enfermée dans une geôle puis exécutée, morte d’avoir défié « l’histoire des hommes et l’histoire du patriarcat au Moyen-Orient ». Qui prétendra désormais s’affranchir du rôle des femmes dans les révoltes du monde, qui « ont réfléchi à ces enjeux de la domination sexuelle et au rôle qu’ils jouent dans le verrouillage de la vie politique » ? Par-delà cette première tournure, les Iraniennes proposent une autre voie, inspirante pour le féminisme occidental coincé dans la querelle entre l’universalisme et le différentialisme. La « Vie ! » s’incarne dans le mouvement social qui aspire, par le biais d’une joie de vivre transgressive, à se défaire de la « suprématie symbolique du martyre » au profit d’un remaniement profond de la valeur accordée à la vie, victoire d’éros contre thanatos. Enfin, « l’appel à la “Liberté !” allume la trilogie iranienne comme une torche pouvant éclairer l’horizon d’une nouvelle modernité du monde ». Face à l’inquiétant glissement de l’ultralibéralisme vers l’illibéralisme partout observable, les possibles de l’intersubjectivité d’une société iranienne très connectée renouvellent l’option d’une liberté non plus figée, donc inerte, mais réconciliée avec sa vocation émancipatrice.

  • 1. Souleymane Bachir Diagne, Le fagot de ma mémoire, Paris, Philippe Rey, 2021.
L'Aube, 2024
80 p. 10 €