L’accélération de l’histoire de Thomas Gomart

Les détroits de Taiwan, d’Ormuz et de Bab el-Mandeb sont les plus importants passages du monde contemporain du point de vue géostratégique et géo-économique, en particulier dans un contexte marqué par une intensification de la compétition industrielle et technologique


Le directeur de l’Institut français des relations internationales se penche sur les détroits de Taiwan, d’Ormuz et de Bab el-Mandeb. Sur la bonne douzaine de nœuds stratégiques du monde contemporain, en dehors de Suez et des détroits de Malacca, de la Sonde et de Lombok, ces trois passages sont les plus importants du point de vue géostratégique et géo-économique. Depuis 2020, nous assistons à une brusque accélération en chaîne des crises systémiques, des conflits ou des questions globales, au premier plan desquels se trouve le dérèglement climatique. Ces évolutions stratégiques prennent place dans un contexte marqué par une intensification de la compétition industrielle et technologique, notamment sur l’informatique quantique, les biotechnologies, et les microprocesseurs. Les trois nœuds stratégiques choisis par l’auteur sont précisément ceux qui contrôlent une bonne partie des flux mondiaux des céréales, du pétrole et des puces électroniques.

Par sa volonté de faire de la mer de Chine méridionale un lac chinois et de récupérer Taiwan, la Chine s’est muée en un temps record en une nouvelle thalassocratie par son réarmement naval, dépassant les États-Unis en nombre de bâtiments (mais non en tonnage). Elle a encore un retard pour ce qui concerne les porte-avions à catapulte dont elle possède trois et bientôt quatre unités contre onze pour les États-Unis. Mais c’est peut-être dans le nucléaire que le bond en avant chinois est le plus spectaculaire, le nombre de ses missiles est passé de 150 en 2008 à 350 aujourd’hui. Le perturbateur nord-coréen, avec l’économie la plus sanctionnée du monde, est parvenu à devenir la neuvième puissance nucléaire du monde. Jusque-là très dépendante de la Chine, elle est devenue une proche alliée de la Russie.

Près de 12 % des échanges maritimes (qui constituent 90 % du volume des échanges mondiaux) transitent par le détroit de Bab el-Mandeb, étroit corridor maritime qui sépare la côte occidentale du Yémen, dans la péninsule arabique, du littoral de Djibouti, en Afrique orientale, pour rejoindre la mer Rouge avant d’atteindre la Méditerranée par le canal de Suez. Depuis l’arraisonnement du Galaxy Leader par les Houthis, le 19 novembre 2023, la plupart des compagnies de transports passent par le cap de Bonne Espérance, allongeant les délais et augmentant les coûts.

Pour ce qui concerne Ormuz, la guerre d’Ukraine a créé un effet d’aubaine pour Riyad, la hausse des prix du pétrole lui ayant procuré de substantiels revenus, qui font la fortune des marchands d’armes. L’Arabie saoudite a renoué ses relations diplomatiques avec l’Iran en mars 2023, sous l’égide de la Chine, et a pris ses distances avec son ancien protecteur américain. Mais elle ne peut pas regarder sans appréhension la montée en puissance (notamment nucléaire) de l’Iran, qui soutient la Russie en Ukraine.

Les Européens peuvent-ils se passer des Américains, se demande l’auteur, s’agissant de l’aide à l’Ukraine ? Les belligérants se préparent-ils à une confrontation planétaire ou envisagent-ils un dialogue de sécurité ? Dans cette compétition mondiale, on voit se constituer une nouvelle alliance de la Russie, l’Iran, la Chine et la Corée du Nord dans un commun rejet de l’Occident.

Tallandier, 2024
176 p. 18 €