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Notes de lecture

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Jacques Derrida, la dissémination à l’œuvre sous la direction de Sara Guindani et Alexis Nuselovici

juil./août 2022

Si sa pensée ne cesse de faire œuvre, c’est aussi grâce à des textes comme ceux réunis par S. Guindani et A. Nuselovici, qui ne se limitent pas à célébrer un grand auteur du passé, mais qui cherchent à en relancer l’héritage d’une façon critique.

Presque vingt ans après sa mort, les textes et la pensée de Derrida ne cessent de faire œuvre et de surprendre : avec ses livres et ses articles, mais aussi avec deux nouveaux ensembles textuels, dont il est désormais impossible de faire l’économie si on veut comprendre toute la portée de son travail. D’une part, on ne peut que saluer l’imposant projet de publication de ses séminaires aux éditions du Seuil, si riches d’analyses et de réflexions rigoureuses sur un nombre important d’auteurs et de questions. D’autre part, d’une façon plus indirecte, mais également essentielle, les textes de plusieurs chercheuses et chercheurs qui, dans le monde entier, se confrontent aujourd’hui avec l’œuvre de Derrida – en portant un regard neuf sur elle – ne sont pas moins importants et novateurs.

Jacques Derrida, la dissémination à l’œuvre est un excellent exemple de la richesse de ce phénomène. La fécondité de l’œuvre derridienne y émerge notamment autour des quatre thèmes majeurs qui organisent les quatre sections du livre. Le premier thème concerne le rapport entre la vie et la mort (« À la vie, à la mort »), un thème sur lequel Derrida s’est constamment interrogé dès le début de son parcours intellectuel. Les premiers essais de cette section, signés par Alexis Nuselovici et Sara Guindani, permettent de saisir avec finesse la complexité de sa réflexion sur notre rapport au passé, à ses héritages et à ses fantômes. Ensuite, grâce à Laura Odello et à Ernesto Sferrazza-Papa, émerge surtout l’engagement de Derrida pour le monde à venir. Leurs articles approfondissent deux questions qui correspondent aussi à deux immenses défis pour notre temps : la possibilité (voire la nécessité) d’une « déconstruction de la peine de mort » et l’idée d’une hospitalité inconditionnelle (une conception apparemment paradoxale, mais qui constitue la condition de possibilité de toute forme d’hospitalité).

La deuxième section du volume interroge le thème de la technique en discutant ses multiples enjeux politiques. Dans les essais de Giovanna Borradori, Maurizio Ferraris et Emmanuel Alloa, la pensée derridienne est mise à l’épreuve de plusieurs phénomènes liés à l’actualité des nouvelles technologies : WikiLeaks, les big data, la blockchain, la justice algorithmique. Dans tous ces cas, l’actualité de la déconstruction et celle de la réflexion derridienne sur l’écriture sont pleinement confirmées, au point que la portée de certains de ses textes qui datent des années 1970 et 1980 semble même plus évidente aujourd’hui que dans leur contexte de rédaction. Dans ce cadre, une place particulière doit être attribuée à la contribution de Bernard Stiegler, mort en août 2020, ancien élève de Derrida qui en fut le directeur de thèse, et qui a été parmi les premiers philosophes à s’intéresser aux technologies numériques et aux mutations qu’elles engendrent dans nos vies. Son essai (« D’une pharmacologie positive »), qui fait dialoguer la pensée de Derrida avec celle de Simondon, peut être considéré à la fois comme une mise en perspective de la grammatologie derridienne, comme une introduction à sa propre pensée et comme un ambitieux programme (tant de recherche que politique) offert en héritage aux générations futures.

Le volume ne manque pas non plus d’articles sur le rapport de Derrida à l’écriture littéraire et poétique. On les retrouve dans la troisième section, qui accueille des textes de Danielle Cohen-Levinas, Michaela Fiserova, Philippe Beck et Francesca Manzari. Par rapport à leurs lectures de Derrida, deux précisions s’imposent. D’abord, la question littéraire, ainsi que celle du style, n’est jamais abordée d’une façon abstraite ni par Derrida ni par ses commentateurs et commentatrices. Sa dimension éthique et politique est au contraire toujours attentivement étudiée. Ensuite, les œuvres de Derrida ne font pas seulement preuve d’une grande efficacité quand il s’agit d’analyser les écrivains et les poètes qu’il avait lui-même commentés. Elles peuvent également nous aider à interroger des auteurs, comme Cavalcanti, Pound et Zukofsky, que Derrida n’a jamais étudiés en profondeur.

Enfin, la quatrième et dernière section de Jacques Derrida, la dissémination à l’œuvre propose, avec des études de Hent de Vries et de Marc Abélès, une confrontation entre Derrida et deux importantes traditions intellectuelles du xxe siècle : d’abord Adorno et l’école de Francfort, ensuite Lévi-Strauss et l’anthropologie structurale. Par rapport à ce dernier sujet, comme le souligne M. Abélès, on ne peut que regretter qu’aucun véritable débat ne soit né au sein de la communauté des anthropologues à la suite du commentaire de Tristes Tropiques que Derrida a proposé dans De la grammatologie. D’un autre côté, pourtant, ce « rendez-vous manqué » prouve la vitalité de l’œuvre de Derrida.

Dans cette perspective, soulignons la capacité de Jacques Derrida, la dissémination à l’œuvre d’éviter la monumentalisation de Derrida. Si sa pensée ne cesse de faire œuvre, c’est aussi grâce à des textes comme ceux réunis par S. Guindani et A. Nuselovici, qui ne se limitent pas à célébrer un grand auteur du passé, mais qui cherchent à en relancer l’héritage d’une façon critique.

Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2021
250 p. 23 €

Francesco Deotto

Docteur ès lettres de l’université de Genève, il est l’auteur d’une thèse sur la persistance de l’utopie dans la philosophie et la poésie de la seconde moitié du XXe siècle : “Dans la clarté de l’utopie”. Abensour, Lévinas, Celan, Derrida, entre utopie, poésie et déconstruction de la souveraineté. Les articles qu’il a publiés portent surtout sur le rapport entre littérature et philosophie, la…

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