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Notes de lecture

Dans le même numéro

Alexandre Marc et le fédéralisme personnaliste sous la dir. de Claude Nigoul

Quelle actualité ? Préface de Matthias Waechter

janv./févr. 2022

Alexandre Marc (1904-2000) est né à Odessa dans une famille juive non pratiquante, exilée à Paris en 1917. Étudiant précoce, il suit les cours de Heidegger et de Husserl à Fribourg-en-Brisgau ; c’est pourtant vers le personnalisme chrétien qu’il s’est tourné après son retour en France. Un temps compagnon de route d’Emmanuel Mounier, dont il partagea le bureau au tout début d’Esprit, il s’en éloigne après avoir rencontré Arnaud Dandieu, avec lequel (et d’autres, dont Robert Aron, Denis de Rougemont, Daniel-Rops…), il fondera en 1933 (l’année de sa conversion au catholicisme) la revue Ordre nouveau, destinée à promouvoir un personnalisme davantage porteur de propositions concrètes. Sous l’égide de Proudhon et de son « principe fédératif », Marc et ses amis, avant et après-guerre (dès lors au sein du Centre international de formation européenne [CIFE], toujours actif), ont développé un modèle « fédéraliste global » qui concerne, au-delà des seuls aspects politiques, l’organisation des rapports économiques et sociaux. Deux éléments faisant aujourd’hui débat sont complémentaires dans ce programme personnaliste : tandis que le « minimum social garanti » (une allocation universelle permettant la satisfaction des besoins fondamentaux) apporterait à chacun une première liberté, celle qui consiste à être à l’abri de la précarité, le service civil obligatoire, destiné à partager le travail « hétéronome » (selon le vocabulaire introduit par André Gorz), serait un moyen pour chacun de faire la preuve de sa responsabilité envers les autres.

Après le chapitre introductif, signé par Claude Nigoul, qui contient une rapide biographie d’Alexandre Marc et un résumé de la doctrine, les chapitres suivants interrogent l’actualité de cette pensée. Hartmut Marhold revisite le concept de crise chez A. Marc. Il montre ainsi que les crises ont des temporalités différentes suivant les civilisations (le xixe siècle, « siècle de la honte » pour les Chinois, par exemple) ; il rappelle que si A. Marc avait bien perçu les raisons profondes de l’aliénation de l’homme occidental (d’où sa dialectique du « déchaînement »), il ne pouvait prévoir que la crise concernerait aujourd’hui l’ensemble des êtres vivants. Herman Van Rompuy, président du CIFE, ancien Premier ministre de Belgique et ancien président du Conseil européen, plaide pour une action politique orientée par le personnalisme, visant le nécessaire équilibre entre « l’éthique de conviction » et « l’éthique de responsabilité » (Max Weber). Cependant, rappelle-t-il également à la suite de Tocqueville, l’existence de l’État démocratique repose sur le civisme. L’État peut le favoriser, par exemple en encourageant l’auto-organisation au sein de la population. L’éducation, à l’évidence, est destinée à jouer un rôle essentiel. Un paradoxe, qui n’est pas soulevé ici, sans doute parce qu’il n’est qu’apparent : l’éducation est appelée à forger (donc conditionner) des individus afin qu’ils deviennent des personnes libres (donc non conditionnées)… À quoi s’ajoute, selon Chantal Delsol, également présente dans l’ouvrage, que le concept de personne est inscrit dans une tradition spirituelle chrétienne suivant laquelle nous serions faits « à l’image de Dieu et à sa ressemblance » (Genèse). La crise particulière du christianisme, du moins dans nos sociétés, ne rend-elle pas plus difficile l’éducation à la personne ? La question, alors que triomphent les valeurs matérialistes (la santé plutôt que la sainteté !), mérite sans doute d’être posée.

Enfin, Vlad Constantinesco s’interroge sur la pertinence de la dialectique des antinomies, défendue par Proudhon et reprise à son compte par A. Marc, lorsqu’il s’agit de concilier ces deux principes antagonistes que sont la « primauté du droit de l’Union » et la « suprématie de la Constitution » de chaque pays. La question dont on ne niera pas l’actualité est abordée ici sous l’angle de la philosophie et du droit. Conclusion sans appel : « Faute de tiers arbitre ou de subordination entre les deux locuteurs juridiques que sont la Cour de justice de l’Union et les juridictions constitutionnelles, le dernier mot de chacun ne sera jamais définitif. »

Éditions du Cerf, 2021
184 p. 18 €

Michel Herland

Michel Herland est professeur honoraire des universités. Il dirige le journal en ligne Mondes francophones. Il est notamment l’auteur des Lettres sur la justice sociale à un ami de l'humanité (Le Manuscrit, 2006) et du roman La Mutine (Andersen, 2018).

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Comment écrire l’histoire des marges ? Cette question traverse l’œuvre de Michel de Certeau, dans sa dimension théorique, mais aussi pratique : Certeau ne s’installe en effet dans aucune discipline, et aborde chaque domaine en transfuge, tandis que son principal objet d’étude est la façon dont un désir fait face à l’institution. À un moment où, tant historiquement que politiquement, la politique des marges semble avoir été effacée par le capitalisme mondialisé, l’essor des géants du numérique et toutes les formes de contrôle qui en résultent, il est particulièrement intéressant de se demander où sont passées les marges, comment les penser, et en quel sens leur expérience est encore possible. Ce dossier, coordonné par Guillaume Le Blanc, propose d’aborder ces questions en parcourant l’œuvre de Michel de Certeau, afin de faire voir les vertus créatrices et critiques que recèlent les marges. À lire aussi dans ce numéro : La société française s’est-elle droitisée ?, les partis-mouvements, le populisme chrétien, l’internement des Ouïghours, le pacte de Glasgow, et un tombeau pour Proust.