Robert Ageneau, éditeur de l’ombre, et André Paul, théologien libre
Deux autobiographies, et deux parcours de vie à la fois proches et éloignés. Après avoir fondé L’Harmattan avec Denys Prien en 1975, Robert Ageneau a créé en 1980 (et dirigé jusqu’en 2017) les Éditions Karthala, devenues une référence de l’expression postcoloniale de l’Afrique et des indépendances dans le tiers monde. André Paul, longtemps directeur littéraire chez Desclée, éditeur d’ouvrages de théologie et d’histoire de l’Église, est aussi un savant bibliste, historien reconnu de la littérature intertestamentaire, du judaïsme ancien et rabbinique, théologien auteur de nombreux écrits et essais, y compris pour un public non spécialisé.
Le premier raconte ce que fut l’aventure d’une « petite » maison d’édition – d’un « éditeur de l’ombre », croit-il devoir préciser dans le sous-titre trop modeste. Car le lecteur est impressionné par le récit, semé d’anecdotes, du développement multiple, sous sa direction, de Karthala, grâce à toutes sortes d’initiatives et de décisions à la fois entrepreneuriales, financières, managériales, et à la diversification, au long des années, des intérêts intellectuels (R. Ageneau en attribue largement le mérite, c’est assez rare pour être signalé, aux éditeurs de la maison qui les ont suscités et animés). Il a ainsi fait de Karthala, héritière indirecte de l’activité missionnaire de l’Église catholique en Afrique et donc fortement engagée au départ sur les multiples facettes de l’Afrique décolonisée, une maison d’édition quasi généraliste, avec toujours le souci, clairement affiché, de défendre en matière religieuse une foi éclairée, dans la tradition des Lumières, et fidèle aux intuitions libératrices du concile Vatican II.
Avec André Paul, la tonalité est tout autre. En même temps qu’au récit de sa formation et à l’itinéraire brillant d’un professeur, conférencier, auteur comblé, on a affaire à la « mordante chronique » annoncée par le sous-titre, celle, pourrait-on dire, des mondanités de l’Église catholique préconciliaire et du milieu intellectuel catholique (de Paris, de Rome et d’ailleurs), des années 1970 à nos jours. Des morsures, il y en a, de toutes les couleurs, des légères comme des cruelles, et elles rendent, il faut bien le dire, la lecture souvent réjouissante, si atterrantes soient-elles parfois pour leurs victimes, souvent des gens d’Église qui ne sont plus de ce monde. On pourrait craindre un cléricalisme inversé de mauvais aloi, mais les nostalgiques de l’Église d’avant Vatican II seraient bien inspirés de lire ces chroniques, aussi humoristiques que cinglantes et accablantes, sur l’Église des années 1950 et 1960, en France, à Rome et dans la Compagnie de Saint-Sulpice (ou Sulpiciens) à laquelle Paul a appartenu. Les historiens y trouveront aussi matière à compléter leur documentation.
Robert Ageneau et André Paul ont en commun d’avoir été prêtres et d’être retournés à l’état laïc à un moment du parcours, sans que cette raison – avec l’abandon du célibat, qui passionne les médias et (suppose-t-on) leur public – soit présentée comme le motif principal de leur sortie de l’état clérical. Pour eux, l’Église a été plutôt à l’origine d’une ascension sociale et culturelle considérable qui a produit un écart insurmontable, jusqu’à la rupture, entre des origines familiales rurales (jamais reniées) et l’entrée non seulement dans un monde changé du tout au tout par les Trente Glorieuses mais aussi dans une culture citadine et universitaire totalement séculière, elle-même en rupture considérable avec des temps antérieurs. Il est significatif que la première phrase des deux ouvrages soit quasiment la même : « La Vendée dans laquelle je suis né en août 1938 se rattachait plus alors au xixe siècle qu’à la figure qu’elle allait prendre à partir des années 1960 avec sa révolution tranquille », écrit Robert Ageneau. Et André Paul, né en 1933, originaire des Pyrénées : « Je suis homme enraciné au xixe siècle évoluant aujourd’hui dans le xxie ». Autres points communs : pour retourner la terre, on en était encore à la charrue, l’outil de Moyen Âge, et le patois, différant quelque peu de village à village, était encore très pratiqué. Les deux auteurs racontent ce qu’était durant leur enfance la vie au village, chacun (en Vendée comme dans les premiers contreforts pyrénéens) avec une histoire locale particulière, marquée cependant par la Seconde Guerre mondiale et l’occupation allemande. Tous deux, à 11-12 ans, sont allés au petit séminaire, grande (mais non obligatoirement) fabrique de la vocation des curés diocésains, mais aussi possibilité pour les fils de paysans d’accéder au baccalauréat – quand on ne les décourageait pas d’y aller, car inutile pour de futurs clercs et capable de les détourner de la « vocation ». Ce sont, bien entendu, des internats, où l’on ignore strictement l’existence de l’autre sexe ; l’un et l’autre évoquent, sans les majorer cependant, des comportements pour le moins inappropriés de certains prêtres professeurs. Ils ont aussi fait un service militaire long, à cause de la guerre d’Algérie.
Mais tout ceci n’est sans doute pas sans rapport avec cela : comment s’étonner des très nombreux départs de prêtres, religieux, religieuses, après le concile Vatican II et Mai 68 ?
De Spiritus à Karthala
Mémoires d’un éditeur de l’ombre
Robert Ageneau
Karthala, 2023, 308 p., 23 €
Paysan de la rive droite
1933-2023. La mordante chronique d’un théologien libre
André Paul
Cerf, 2023, 310 p., 34 €