L’extrême droite, entre offre et demande
Compte tenu de l’intensité électorale qui a marqué le printemps et l’été 2024, et des auspices sous lesquels a démarré l’action du gouvernement Barnier, une analyse optimiste des dynamiques politiques françaises suscite naturellement de l’intérêt et de l’espoir. En effet, dans son ouvrage La Droitisation française. Mythes et réalités, le politiste Vincent Tiberj défend la thèse que les Français seraient moins à droite qu’on pourrait le croire1. Leurs valeurs et leurs mœurs auraient au contraire évolué dans le sens d’une ouverture et d’une tolérance croissantes, les rapprochant d’une sensibilité qualifiée de « de gauche ». Pour soutenir sa démonstration, l’auteur mobilise un important arsenal statistique. Au fondement de son raisonnement, l’observation d’un « conservatisme d’atmosphère », qui contamine le débat public français ; une « droitisation de la vie politique » qui concerne d’abord l’agenda politique et le cadrage des événements, en faveur des thèmes et des préoccupations de la droite. Cette offre politique orientée ne correspondrait pas aux évolutions de la demande politique des citoyens.
Ce décalage est rendu visible par la comparaison entre les discours conservateurs et leur réception. Sur différents sujets comme la laïcité, le républicanisme, l’antisémitisme, Vincent Tiberj décrit l’avancée sémantique et conceptuelle de la droite. Il évoque notamment un « cadrage musulman » de la diversité, faisant de l’islam une source d’inquiétude et de rejet. À l’aide de statistiques, l’auteur relativise l’adhésion des Français à cette perception de la société : bien que réelle, la diffusion des idées « conservatrices » demeure circonscrite à une minorité engagée d’électeurs. Nous sommes dans « cette situation paradoxale où les préjugés reculent, mais sont désormais dicibles et donc politisables ».
Pour rendre compte de la demande politique réelle des Français, l’auteur mobilise différents travaux, dont le baromètre de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH). Ils lui permettent d’élaborer trois « indices longitudinaux de préférences », une statistique permettant d’agréger suivant un axe binaire des données de sondage. Par exemple, l’un des indices montre que depuis 1978, les Français sont de plus en plus « progressistes » et de moins en moins « conservateurs ». Si ces indices suivent des tendances claires, il n’est cependant pas évident de les rattacher à des positionnements politiques, comme le propose Vincent Tiberj. Selon lui, les progressistes, les tolérants et les adeptes de la redistribution auraient des affinités à gauche ; les conservateurs, les intolérants et les libéraux auraient des affinités à droite. Outre une conception relativement caricaturale de la droite (raciste, homophobe, opposée à la redistribution…), les variations historiques de l’opposition droite-gauche disparaissent de l’analyse. En effet, l’ensemble du champ politique peut se déplacer vers la droite ou la gauche, en particulier sur de longues périodes, sans que la gauche et la droite ne cessent de structurer le champ partisan, fût-ce sur de nouveaux points de clivage. Pour ces raisons, son analyse d’une demande politique tendanciellement marquée plus « à gauche » peine parfois à convaincre. De même, si l’ouvrage de Vincent Tiberj regroupe de nombreux graphiques apportant un éclairage précis sur les logiques contemporaines du vote (en particulier dans le chapitre vi), l’utilisation quasi systématique de relations binaires (« ethnocentrisme + ou ethnocentrisme – », « tolérant ou intolérant »…) offre un aperçu souvent réducteur des oppositions politiques.
Afin d’expliquer pourquoi la demande politique de gauche ne se manifeste pas dans les urnes, Vincent Tiberj recourt à la « politique des deux axes ». Selon cette approche, l’offre politique détermine le type de préférences (socio-économiques ou culturelles) qui sera politisé : on retrouve un effet de cadrage qui influence le vote des différents électorats. La droite parvient à placer des questions culturelles au cœur du débat, et gagne ainsi des voix auprès de l’électorat ouvrier conservateur. De leur côté, les partis de gauche ne réussiraient pas à mettre à l’agenda politique leurs propres enjeux. Quand ces derniers mobilisent les Français, à l’image de la réforme des retraites, les citoyens ne transforment pas leur mobilisation en un choix électoral. Ici intervient la théorie de la « grande démission » : les Français seraient de plus en plus critiques des partis, de leurs idées, de leurs actions, au point de privilégier l’abstention ou le vote contestataire. C’est l’« hypothèse principale » de Vincent Tiberj : « Il se joue ici un défaut d’incarnation, un rejet des responsables politiques, non des valeurs ou des idées. »
Le grand mérite de l’ouvrage est de contredire, statistiques à l’appui, l’idée qui s’est imposée comme une fatalité dans le débat public, selon laquelle l’extrême droite aurait gagné la « bataille culturelle ». Alors que l’offensive de Vincent Bolloré se poursuit dans le champ médiatique et éditorial, la mise en évidence des effets d’offre, à la fois politiques et médiatiques, dans la construction d’un débat public en partie décroché des préoccupations réelles des citoyens est plus que bienvenue. Dans l’actualité éditoriale très intense sur la montée de l’extrême droite en France, ce livre s’inscrit résolument du côté des travaux qui relativisent le racisme et la xénophobie de l’électorat tenté par l’extrême droite2. Le succès de cette dernière est alors expliqué par un déficit de prise en charge politique des préoccupations des citoyens, avec notamment l’échec de la gauche, plus que par une « victoire » culturelle. Pour d’autres auteurs en revanche, les votes en faveur de l’extrême droite traduisent la normalisation d’un discours raciste et discriminatoire au sein de la société française. Félicien Faury conclut son ethnographie sur les électeurs du Rassemblement national (RN) en appelant à « faire œuvre de lucidité » face au constat que l’électorat d’extrême droite justifie l’existence d’inégalités sociales fondées sur une idéologie raciste3. Dans Producteurs et parasites, le philosophe Michel Feher décrit un imaginaire « producériste » aujourd’hui capté par l’extrême droite, où des producteurs méritants voient leur travail spolié par des groupes sociaux parasitaires4. Dans ces différents travaux, le vote d’extrême droite est inséparable d’une vision du monde aussi problématique que le vote lui-même. Ici, la critique politique ne peut se défaire d’une critique sociale : comment se fait-il qu’autant de citoyens adhèrent à une idéologie contraire aux fondements égalitaires de la République ? Si le cadrage des débats a bel et bien un effet sur la perception de la société, on ne peut faire l’économie d’une réflexion plus large sur les faillites de notre modèle économique et social, qui ne parvient plus à convaincre largement de son bien-fondé. L’ascension de l’extrême droite n’appelle pas seulement à une refonte de notre modèle politique ; elle impose une réflexion globale sur notre incapacité à construire une société inclusive et juste, autant pour les populations qui votent RN que pour celles qui en subissent les outrages.
- 1. L’auteur avait déjà défendu cette thèse dans Esprit. Voir Vincent Tiberj, « À force d’y croire, la France s’est-elle droitisée ? », Esprit, janvier-février 2022.
- 2. Le dernier ouvrage du politiste Luc Rouban, Les Ressorts cachés du vote RN, paru en septembre 2024 aux Presses de Sciences Po, s’inscrit dans cette veine.
- 3. Félicien Faury, Des électeurs ordinaires. Enquête sur la normalisation de l’extrême droite, Paris, Seuil, 2024.
- 4. Michel Feher, Producteurs et parasites. L’imaginaire si désirable du Rassemblement national, Paris, La Découverte, 2024.
La droitisation française. Mythes et réalités
Vincent Tiberj