L’effacement du traumatisme, de Carlo Bonomi


Dans cet ouvrage touffu, Carlo Bonomi a le mérite d’aller au-delà d’une critique de la psychanalyse pour développer ce qu’on pourrait appeler une psychanalyse de la psychanalyse. En effet, il essaie d’analyser d’un point de vue psychanalytique (inspiré par le psychanalyste Sándor Ferenczi) l’origine de ces présupposés scientistes et patriarcaux propres à la psychanalyse. Il va ainsi au bout d’une démarche que Sigmund Freud n’avait pas osée : l’analyse elle-même. Freud a fondé la psychanalyse sur l’auto-analyse réussie qu’il aurait opérée sur lui-même à partir de l’interprétation de ses propres rêves. Il n’a jamais accepté de se soumettre à une analyse menée par un autre. La psychanalyse proviendrait ainsi d’une sorte de parthénogenèse, elle constituerait la production d’un génie solitaire. Or, selon Carlo Bonomi, c’est l’exact inverse qui s’est passé. Sa théorie est qu’au contraire, certains éléments de la métapsychologie de Freud constituent un mécanisme de défense face à des vérités inconfortables.

Comment Carlo Bonomi défend-il sa théorie ? C’est que le rêve principiel de l’Interprétation des rêves (1900), ouvrage fondateur de la psychanalyse, est celui d’une injection faite à une patiente surnommée « Irma », mais prénommée en réalité Emma Eckstein. Dans le rêve, Freud voit la bouche de celle-ci se transformer en vulve. Or le cas particulier de celle-ci et la façon dont il résonne avec l’histoire personnelle de Freud impliquent une grande partie des errances politico-médicales du xixe siècle, dont les campagnes anti-masturbation. La société du xixe, marquée par le désir biopolitique de stimuler la croissance et la force de la population, a développé en réaction un certain nombre d’inquiétudes, liées à ce qui peut perturber cette croissance en influençant la sexualité ou la fertilité des individus. La masturbation a notamment été suspectée d’épuiser les énergies vitales de l’organisme. Cette inquiétude a entraîné des interventions médicales sur les enfants, par exemple sous la forme de circoncisions, pour les empêcher de se masturber. Or Emma Eckstein, patiente de Freud, avait justement été victime d’une ablation du clitoris, ablation qui était considérée comme la forme féminine de la circoncision.

À l’époque, de multiples théories se développement pour expliquer ce qu’on appelle à l’époque les « symptômes hystériques », à savoir diverses formes de paralysies notamment pour lesquelles on ne trouve pas d’explication biologique. L’ablation de parties génitales fait partie, dans certains cas, des pratiques thérapeutiques par lesquelles on guérit ces troubles. Or un grand ami et collaborateur de Freud de l’époque, Wilhelm Fliess, lui-même médecin, estime que le nez est un lieu où est susceptible de se déplacer l’origine corporelle du trouble et suggère à Freud qu’une ablation du cornet d’Emma Eckstein pourrait aider à la guérison des troubles. Freud accepte, mais l’opération se passe mal à cause d’une erreur de Fliess, et Freud (rappelons-le, médecin expérimenté) s’évanouit plusieurs fois suite à l’opération ratée, qui doit donner lieu à de nouvelles opérations sur Emma. Or Freud savait, parce qu’il l’avait examinée, qu’Emma avait été « circoncise » : il est donc probable qu’à ce moment-là, il se rende compte qu’une sorte de répétition d’un abus médical a été opérée sur Emma. Dans le rêve précité que fait Freud, la bouche d’Emma, que Freud observait pour évaluer la cicatrisation, se transforme en vulve, manifestant un lien entre les deux événements dans son esprit.

Plus encore, Freud était lui-même circoncis et avait par la suite rejeté cette pratique, qu’il identifiait à une castration symbolique, dont la menace serait le plus fort traumatisme dans l’existence d’un enfant. Il est alors possible que Freud se soit identifié à Emma et ait pu revivre avec cette patiente son propre traumatisme. Ensuite, c’est à partir d’un élément qui surgit au cours de l’analyse d’Emma (elle imagine avaler une sorte de « bout de ver ») que Freud développe l’idée que les femmes désireraient la possession d’un « pénis » qu’elles ne possèdent pas. Ainsi, Freud prend une rêverie d’Emma comme étant la réalisation imaginaire d’un désir et en fait l’un des piliers de la psychanalyse, focalisant celle-ci sur le problème de la castration. Avec Totem et Tabou (1913), ce double élément (peur de la castration chez l’homme, désir du pénis chez la femme) est intégré dans l’essence du psychisme humain : il y aurait une peur universelle de la castration, due à une castration originelle des fils par le père tyrannique de la première société humaine (c’est l’élément biologisant de la théorie de Freud). Cette peur de la castration serait renforcée par le fait que les femmes auraient, au cours de l’histoire biologique de l’humanité, perdu progressivement leur pénis, et cette perte rappellerait aux garçons la possibilité de la castration réelle.

On peut interpréter cette construction comme un mécanisme de défense. L’interprétation par Freud des fantasmes d’Emma comme exprimant un désir ou pulsion réelle permet d’éviter de postuler l’existence d’un traumatisme réel, que Freud et Fliess auraient pu répéter par leur intervention ratée. Mais elle permet aussi de mettre à distance la vulnérabilité elle-même que Freud aurait pu ressentir comme homme juif ayant mal vécu sa circoncision, sentiment associé à sa judéité et à la vulnérabilité des juifs en général dans la société européenne d’hier et d’aujourd’hui. La psychanalyse freudienne est en effet axée sur l’idée d’une possession par l’homme du pénis comme symbole de pouvoir et l’angoisse de la perte de ce pouvoir (symbolisant la possibilité de satisfaire ses désirs). Elle permet donc de consolider de manière scientiste une toute-puissance masculine qui, dès lors, ne peut plus être atteinte par la circoncision.

Carlo Bonomi s’inspire pour cette relecture de Freud de la théorie du psychanalyste hongrois Ferenczi, élève de Freud. Ferenczi revient sur l’abandon par Freud des notions de théorie de la séduction et de traumatisme. Pour Ferenczi, il faut redonner sa valeur à la notion d’un traumatisme individuel et réellement vécu. La névrose de répétition, dans la perspective de Pierre Janet que reprend Ferenczi en la remaniant, exprime la fragmentation de la psyché dans des parties diverses qui ne sont plus en lien entre elles, suite à des traumatismes. Ce traumatisme sont souvent liés à un sentiment d’abandon vécu à l’époque infantile face à des événements vécus comme des menaces. Cette division du psychisme viserait à assurer la survie de l’organisme entier en mettant de côté les parties blessées.

Loin d’être prédéterminé vers l’identification au père ou à la mère, l’inconscient est d’abord libido investissant l’attitude de la personne qui s’occupe de lui. D’où la possibilité d’une introjection de l’agresseur, c’est-à-dire l’intériorisation comme part du psychisme des personnes s’occupant de l’enfant – une négligence ou agression de la part de cette personne sera ainsi intériorisée sous la forme d’un surmoi hostile. Ces émotions reviennent, selon Ferenczi, en thérapie, dans le transfert : elles prennent le psychanalyste pour objet. En effet, les réactions du patient à l’attitude du psychanalyste exprimeraient la souffrance de parties blessées et dissociées de son psychisme. La thérapie rejoue alors une situation où le patient se sent de nouveau menacé, mais rencontre finalement la voix accueillante et réconfortante du thérapeute – d’où l’importance d’une certaine implication affective du thérapeute.

Un exemple frappant est mobilisé : dans l’Interprétation des rêves, Freud cite un rêve où il se voit faire l’objet d’une auto-dissection de son propre pelvis, dissection qu’il met en œuvre sans émotion. Pour Freud, ce rêve, fait au moment de l’écriture, ne fait qu’évoquer le travail d’interprétation qu’il fait de ses propres rêves. Mais si on suit Ferenczi, ce rêve témoignerait davantage de la propre attitude de Freud face à ses sentiments de disparition et de détresse – une indifférence ou une fuite théorique et scientifique. L’attitude de Freud vis-à-vis de ses critiques est un autre indice de la valeur qu’il attache à sa théorie. Freud est plutôt hostile aux remises en cause de sa métapsychologie et excommunie nombre de ses disciples, dont justement Ferenczi. Ainsi, la théorie de Freud semble aussi constituer pour lui une sorte de bouclier face à des sentiments fréquents de mort et de disparition.

S’il est impossible d’être certain quant au déroulé exact de la généalogie de la théorie freudienne, les hypothèses de ce livre sont fécondes, justement parce qu’elles ouvrent au grand public les voies d’une compréhension différente de cette genèse, plutôt que celles d’une sorte de découverte théorique d’un héros solitaire qui serait Freud (ce qui est la mythologie que ses disciples ont pu écrire) ou d’une sorte de délire que Freud aurait imposé par suggestion à la société (ce que semblent supputer certains anti-freudiens). Freud apparaît ici avant tout tributaire de la relation qu’entretient son individualité, avec son histoire singulière, à un cadre relationnel immédiat et à son contexte social d’ensemble, qui ont permis à sa théorie d’émerger, mais qui l’ont du même coup limitée. De plus, cette approche contribue à remettre au goût du jour la figure de Ferenczi, moins connue du grand public, mais qui a eu la vertu de développer dès le début une théorie psychanalytique moins grevée par les défauts patriarcaux de celle de Freud.

Aux origines de la psychanalyse, traduit par Patrick Faugeras et Philippe Réfabert, postface de P. Réfabert, Amsterdam, 2024
352 p. 24 €