Les racines libertaires de l’écologie politique de Patrick Chastenet

Il s’agit de l’amorce d’une bibliothèque écologique, qui s’enrichira certainement d’autres ouvrages, dans laquelle chacun puisera de quoi alimenter son combat.


Professeur émérite de sciences politiques à l’université de Bordeaux, président de l’Association internationale Jacques Ellul, Patrick Chastenet présente ses penseurs préférés en écologie. Ils sont libertaires ou, du moins, particulièrement motivés par la défense de deux domaines en danger, la liberté et la nature. Ils ne se connaissent pas nécessairement, ne sont ni de la même génération ni de la même langue, mais leurs œuvres s’entrecroisent avec bonheur, dans la dénonciation de ce qui ne va pas et dans les propositions de ce qu’il faudrait faire pour que la situation environnementale s’améliore ou du moins ne se détériore pas davantage…

Ils sont cinq et chacun a droit à un chapitre où sa vie et ses travaux sont exposés avec chaleur, conviction et documentation, faisant de cet ouvrage une excellente initiation à leur théorie et engagement. Il y a le géographe anarchiste Élisée Reclus (1830-1905), qui rédige une monumentale Nouvelle Géographie universelle, mais aussi des textes plus accessibles (Histoire d’un ruisseau, Histoire d’une montagne…) ou plus politiques (La Peine de mort, L’Évolution, la Révolution et l’idéal anarchique, À mon frère le paysan…). Partisan de l’union libre, il a vécu respectivement avec quatre femmes, pratique le végétarisme, le nudisme et l’espéranto et n’hésite pas à participer à la Commune de Paris, ce qui lui valut l’exil. Ami de Kropotkine et de Geddes, il s’intéresse à George Perkins Marsh (auteur en 1864 de Man and Nature) et à l’écologie, sans utiliser le mot, dans Du sentiment de la nature dans les sociétés modernes, texte majeur, exhumé par Joël Cornuault (Premières Pierres, 2002).

Jacques Ellul (1912-1994), philosophe et historien des institutions, est aussi croyant et intervient dans la presse protestante (articles repris dans Anarchie et christianisme [La Table ronde, 2001]). Sa renommée tient à son analyse de la technique (La Technique ou l’enjeu du siècle, Le Système technicien, Le Bluff technologique) et aussi à ses prises de position sur la propagande, le tourisme, l’écologie… Il partage avec son ami Bernard Charbonneau de nombreux combats locaux de défense de la nature. Avant-guerre, proches de la revue Esprit, ils rédigent des « Directives pour un manifeste personnaliste » que certains considèrent comme le premier texte d’écologie politique publié en France. Auteur d’une œuvre foisonnante, tant en théologie qu’en études sur la société, Jacques Ellul est convaincu que l’anarchie est la seule orientation envisageable en ces temps tourmentés.

Bernard Charbonneau (1910-1996) choisit de rester professeur à l’école normale d’instituteurs de Lescar, près de Pau, et de vivre loin des lumières de la ville. Il apprécie le contact permanent avec la nature, qu’il explore avec gourmandise et défend inlassablement contre toutes les décisions technocratiques et les activités humaines qui visent à en exploiter les richesses sans répit et sans mesure. Ses livres peinent à être publiés, alors même qu’ils sont rédigés d’une plume alerte et non dénuée d’humour, parfois grinçant. Anticapitaliste comme Jacques Ellul, il préconise une décroissance sans user du terme. On lui doit de nombreux ouvrages, comme Dimanche et lundi, L’Hommauto, Vers la banlieue totale, Tristes Campagnes, Le Feu vert. Autocritique du mouvement écologique ou encore des articles dans La Gueule ouverte et Combat nature (rassemblés dans Le Totalitarisme industriel [L’Échappée, 2019]). Esprit perspicace, intransigeant, impertinent, il commence enfin à trouver son lectorat1.

Ivan Illich (1926-2002), prêtre critique de l’institution ecclésiastique, fondateur d’un lieu unique de réflexions et de débats (le CIDOC à Cuernavaca), penseur radical des services, il dénonce la contre-productivité que tout « outil » atteint, passé un certain seuil, comme l’école, l’hôpital, les transports… S’il a donné au mot « convivialité » tout son rayonnement, il est aussi un théoricien des sens et du corps, un analyste implacable de la culture informatique qui détruit le texte. Il n’a guère de sympathie pour les écologistes, ne croit pas en la possibilité de changer la société, celle-ci étant sous la dictature des systèmes techniques, et prône l’amitié comme manière de vivre.

Murray Bookchin (1921-2006) emprunte à l’architecte allemand Erwin Anton Gutkind, installé aux États-Unis, la notion d’écologie sociale, qu’il va théoriser et enseigner. Militant trotskiste, ouvrier syndicaliste, il adhère à l’anarchie dès la fin de la guerre et oriente toutes ses actions vers une critique du capitalisme, une écologie décentralisée et autogérée, et un municipalisme libertaire. Son livre de 1962, Notre environnement synthétique, est une remarquable enquête sur les méfaits de la chimie pour la santé des humains, du vivant et de la Terre, mais il convient également de citer Une société à refaire. Vers une écologie de la liberté et Pouvoir de détruire, pouvoir de créer. Vers une écologie sociale et libertaire.

Ces « amis » de Patrick Chastenet deviennent les nôtres. Il s’agit de l’amorce d’une bibliothèque écologique, qui s’enrichira certainement d’autres ouvrages, dans laquelle chacun puisera de quoi alimenter son combat.

  • 1. Signalons Damien Darcis, Pour une écologie libertaire. Penser sans la nature, réinventer des mondes, Paris, Eterotopia, 2022.
L’Échappée, 2023
240 p. 20 €