Nietzsche. Cours, conférences et travaux de Michel Foucault
Édition de Bernard Harcourt
« J’ai fait des cours sur Nietzsche mais j’ai écrit très peu sur Nietzsche », déclarait, dans un entretien de 1983, Michel Foucault. Cette étrangeté qui se révèle hautement aporétique, ce nietzschéisme muet voire le mutisme nietzschéen de Foucault, qui ne se prononce jamais en accord ou en désaccord avec Nietzsche, ne cite paradoxalement même pas Nietzsche, reste silencieux quand il s’agit de ce prédécesseur, ont été expliqués par Foucault lui-même en mai 1984 : « Je crois que c’est important d’avoir un petit nombre d’auteurs avec lesquels on pense, avec lesquels on travaille, mais sur lesquels on n’écrit pas. »
Indéniablement, au cours d’une période de vingt ans, Foucault ne cessa pas d’employer Nietzsche comme son principal modèle, voire une structure philosophique et méthodologique évolutive qui lui a permis de redéfinir sa méthode critique pour l’adapter au contexte historique et intellectuel dans lequel il opérait.
Aujourd’hui, avec la parution d’un volume exigeante et panoptique de nouveaux inédits, qui rassemble des cours, des conférences et des travaux des années 1970 tirés des archives du fonds Foucault de la Bibliothèque nationale de France, ses agrapha dogmata nietzschéennes permettent de saisir à quel point « l’expérience Nietzsche » est – peut-être insidieusement – ancrée dans le corpus foucaldien.
C’est dans un cours en quatre leçons, prononcé par le philosophe à l’université de Vincennes durant l’année 1969-1970, que Foucault a employé Nietzsche comme arme contre Heidegger et Freud, alors que dans le cours « Nietzsche, la généalogie », au semestre d’hiver 1969, il a principalement utilisé Nietzsche comme un antidote à Marx (or l’enjeu principal de ce cours consiste à faire échapper l’histoire à la tyrannie de la totalité hégélienne). Tout en utilisant le vocabulaire de la généalogie nietzschéenne, Foucault s’est lancé dans le projet de résoudre la problématique de la subjectivité face à la vérité en retournant chez les Grecs dès la fin de son cours de Vincennes, en mars 1970, à l’université de Buffalo, lors d’une conférence sur la critique généalogique de Nietzsche de l’« invention de la connaissance » grecque, où il a discuté du « mensonge » métaphysique sur lequel la vérité philosophique était constituée.
C’est ici que les préliminaires à sa thèse de la généalogie et de l’histoire – qui deviendra le point de départ de sa généalogie de la prison, Surveiller et punir (Gallimard, 1975), ainsi que sa critique généalogique des relations entre le pouvoir et le savoir, désarmées à l’origine par le discours philosophique, ont été formulées expressis verbis pour la première fois.
Notamment dans son cours intitulé « La connaissance et le désir », dans lequel la notion d’historicité de Foucault – explicitement présentée en termes subjectifs – s’inspire du concept de « sens historique » (historische Sinn) de Nietzsche opposé à l’histoire elle-même (pendant le cours de 1969, il a surtout discuté de la Seconde Considération intempestive). Voilà la logique nietzschéenne qui sous-tend le retour de Foucault à la subjectivité visant à sauver de la destruction le sujet en quête de savoir dans le déploiement sans fin de la volonté de savoir1.
La conversation secrète entre deux philosophes gravite autour de la phrase fondatrice de la critique philosophique de Nietzsche, « Périr par la connaissance absolue », qui anticipait le tournant philosophique vers l’ontologie au xxe siècle et qui explique son recours à l’historicité comme base transcendantale de son grand projet critique de sa méthodologie historique de la vérité élaboré jusqu’au milieu des années 1970.
Armé de Nietzsche et libéré – exceptionnellement dans ce recueil – de ses impératifs stylistiques habituels, Foucault réoriente le paradigme de la philosophie vers l’histoire, en se vouant entièrement à la tâche critique, absolument nietzschéenne, de montrer « comment penser l’histoire de la vérité sans s’appuyer sur la vérité ».
Voilà l’objet d’étude aléthurgique, sa découverte, assez contre-intuitive et pourtant tellement pertinente, qu’il est vrai que la vérité n’existe pas, qui constitue le point de singularité de la philosophie moderne, la « découverte, au sein du discours de la vérité, de la non-vérité de la vérité, révélée par la volonté de puissance, [qui] est la racine de la vérité, […] la non-essence de la vérité, la non-prédictibilité de la vérité ».
Après la lecture de Nietzsche par Foucault entre 1969 et 1973, qui a été marquée par ce « point nocturne », à savoir une réorientation méthodologique vers la généalogie et a fortiori par l’abandon de sa méthode archéologique et de ses liens avec la philosophie transcendantale, il n’est plus possible de philosopher qu’« à partir de la nuit », « à partir de l’abîme du non-savoir ». C’est incontestablement à cette époque que Foucault s’enfonce plus profondément qu’auparavant dans ce qu’il convient de qualifier de rejet transcendantal du transcendantalisme sui generis.
La question sur le partage nietzschéen de Foucault a longtemps fait l’objet de controverses lors des conventicules philosophiques. En effet, assumer la thèse sur le nietzschéisme présumé de Foucault détourne notre lecture de ses ouvrages et rend violente sa méthode critique.
Foucault n’était pas plus nietzschéen qu’il n’était mutatis mutandis « hégélien » parce qu’il avait étudié la Phénoménologie de l’esprit. Indéniablement, échapper véritablement à Nietzsche, c’est apprécier exactement les conséquences de cette rupture, découvrir à quel point Nietzsche, dont Foucault s’est tant revendiqué, s’est souvent prononcé contre lui-même et, in fine, dans quelle mesure les thèses anti-nietzschéennes s’avèrent nietzschéennes par excellence. En ce qui concerne Foucault lui-même, il a considéré comme peu pertinentes les accusations d’être bien infidèle à la charge anti-logos nietzschéenne : « Moi, les gens que j’aime, je les utilise. La seule marque de reconnaissance qu’on puisse témoigner à une pensée comme celle de Nietzsche, c’est précisément de l’utiliser, de la déformer, de la faire grincer, crier2. »
Ainsi, dès lors que Foucault se prononce contre Nietzsche, il ne peut que confirmer Nietzsche, il l’a déjà confirmé. L’enjeu consiste en effet à se détourner de lui, à s’y opposer et – en ce sens – à lui rester véritablement fidèle.
- 1. Il convient également de remarquer la présence dans ce volume d’un essai fulgurant, intitulé « Situation », qui traite précisément de la réception de Nietzsche par Foucault (en relation avec sa lecture de Heidegger, vers 1951).
- 2. Michel Foucault, « Entretien sur la prison : le livre et sa méthode » (entretien avec J.-J. Brochier, Magazine littéraire, no 101, juin 1975), Dits et Écrits (1954-1988), t. II, 1970-1975, éd. sous la dir. de Daniel Defert et François Ewald avec la collaboration de Jacques Lagrange, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des sciences humaines », 1994, texte no 156, p. 753.