La révolution aux portes de Slavoj Žižek


Marx, le poète des marchandises qui a fourni des descriptions parfaites de la dynamique capitaliste, est le bienvenu à Wall Street ; la pensée-Marx est une passion française ; les études culturelles adoptent sa peinture de l’aliénation et de la réification de la vie quotidienne. Mais Lénine ? Le dirigeant bolchevique, accusé d’avoir construit une machine d’État criminelle, ne représente-t-il pas précisément l’échec de la mise en pratique du marxisme ? Ne serait-il pas préférable de le laisser dans le cimetière de l’histoire, avec d’autres «  fantômes expulsés  » du monde communiste ? Dans son analyse vive et stimulante, l’iconoclaste Žižek montre que le léninisme, «  vulgarisé  » et criminalisé par les intellectuels contemporains de la gauche, contribue seulement à renforcer la «  maladie  » infantile anticommuniste de l’époque. Pour lui, perdant pied face à la catastrophe de la guerre impérialiste et de la trahison de la social-démocratie, Lénine a été contraint de «  réinventer à nouveau le marxisme  » contre le déterminisme évolutif de la IIe Internationale. Ce moment de désespoir, à partir duquel les fondements de l’acte révolutionnaire ont été élaborés, demeure «  une source de lucidité historique et d’intelligence politique  ». La liberté de contester le statu quo hégémonique, dont les conséquences sont inconnues et probablement terrifiantes, définit la «  liberté léniniste  ». Paradoxalement, c’est parce que Lénine «  n’a pas vraiment compris Marx  » qu’il a pu organiser la révolution d’Octobre. Sa grandeur est qu’il n’a pas eu peur de réussir – contrairement au pathos négatif chez Rosa Luxemburg et Theodor Adorno, pour qui l’échec est le seul acte authentique, celui qui met en lumière l’antagonisme. En ce sens, le retour à Lénine, ce n’est pas reconstituer le «  bon vieux temps révolutionnaire  » qui «  a échoué monstrueusement  », c’est renouer avec ses occasions manquées et ses traces d’utopie, c’est réactiver la pulsion léniniste de l’intérieur de la catastrophe, dans les conditions de l’impérialisme et du colonialisme, afin d’échapper à la réaction. Sommes-nous, au sein de notre fermeture néolibérale de la «  fin de l’histoire  », assez courageux pour choisir cette irrésistible liberté de suspendre les orientations (post-)idéologiques existantes, l’interdiction de penser stupéfiante du capitalisme contemporain ?

Le Temps des cerises, 2020
448 p. 20 €