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Notes de lecture

Dans le même numéro

La dernière colonie de Philippe Sands

Trad. par Agnès Desarthe

janv./févr. 2023

Philippe Sands allie aux talents d’un grand juriste ceux d’un extraordinaire conteur : au-delà du destin singulier de Liseby Élysé, qu’il retrace avec une réelle affection, il réussit à rendre captivante la façon dont se construit le droit international et dont le cours des relations internationales peut influer sur son évolution.

En 2017, le Prix Nobel de littérature, J.M.G. Le Clézio, alertait l’opinion publique sur le sort des habitants de l’archipel des Chagos, situé au milieu de l’océan Indien1. Il rappelait comment, au début des années 1970, le gouvernement britannique avait déporté ceux-ci vers l’île Maurice, en les embarquant de force à bord du navire Nordvaer. La même année, l’armée américaine installait sur l’une des îles de l’archipel, Diego Garcia, que lui avait louée le Royaume-Uni, la base militaire maritime et aéronavale la plus puissante hors du territoire des États-Unis, lui permettant de relier l’Afrique, le Moyen-Orient et l’Asie. Le scandale éclata quelques années plus tard, lorsqu’il fut révélé que Diego Garcia, en pleine guerre contre le terrorisme, avait servi de lieu de transit aux vols illégaux de la CIA, voire, à l’occasion, de centre secret de détention et d’interrogatoires2. Sans ces événements, le chemin de Philippe Sands, avocat renommé en droit international, n’aurait sans doute jamais croisé celui de Liseby Élysé, née, comme ses ancêtres, aux Chagos en 1953 sur l’île du Coin, à Peros Banhos, et à laquelle elle fut brutalement arrachée une nuit d’avril 1973. C’est à la lecture du compte rendu du livre que l’avocat avait consacré aux questions de droit que soulevait l’intervention anglo-américaine en Irak3 que le chef du gouvernement de Maurice décida de faire appel à ses services pour rentrer en possession de l’archipel des Chagos que les Britanniques avaient, en 1968, tenu à conserver lors de la proclamation de l’indépendance de l’île Maurice.

La Dernière Colonie raconte la reconquête judiciaire de cet archipel, rebaptisé par les Anglais « Territoire britannique de l’océan Indien » pour mieux imprimer leur emprise sur ces îles lointaines dont ils avaient chassé les habitants. Philippe Sands allie aux talents d’un grand juriste ceux d’un extraordinaire conteur : au-delà du destin singulier de Liseby Élysé, qu’il retrace avec une réelle affection, il réussit à rendre captivante la façon dont se construit le droit international et dont le cours des relations internationales peut influer sur son évolution.

Quelque temps après leur déportation, le gouvernement britannique indemnisa les habitants des Chagos, espérant mettre ainsi un terme définitif à leur volonté de rentrer en possession de leurs îles. Il n’en fut rien. Comme le relève Sands, le temps passant, « le sentiment d’injustice a tendance à fermenter » et seule la justice peut le canaliser. Dès 1970, des Chagossiens saisirent, mais sans succès, les tribunaux pour faire valoir leurs droits. Si la Haute Cour de Londres, suivie par la Cour d’appel, jugea légitimes les prétentions des Chagossiens, estimant que « la paupérisation et l’expulsion des plus faibles dans l’intérêt des puissants n’ont pas de quoi susciter la fierté », pour la Chambre des lords, les intérêts du Royaume-Uni devaient primer et la Cour européenne des droits de l’homme, qui eut le dernier mot, considéra qu’en acceptant l’indemnisation offerte par Londres, les Chagossiens avaient implicitement renoncé à toute autre réclamation. L’entrée en guerre de la Grande-Bretagne contre l’Irak, en 2003 aux côtés des États-Unis, et la volonté de Londres, ultérieurement, de reverdir son blason, allaient pourtant redonner espoir aux habitants des Chagos. En 2010, le gouvernement anglais annonça son intention de créer une « aire marine protégée » autour de l’archipel des Chagos. WikiLeaks révéla quelque temps plus tard que la création de cette « aire marine protégée » constituait, avant toute considération écologique, le moyen pour les Britanniques d’empêcher à jamais le retour des Chagossiens sur l’archipel. Maurice saisit la Cour permanente d’arbitrage de La Haye. Celle-ci lui donna partiellement raison en 2015, en déclarant l’« aire marine protégée » illégale ; les arbitres refusèrent cependant de se prononcer sur la souveraineté de l’archipel, comme cela le leur avait été demandé. Restait à interroger la Cour internationale de justice. Pour solliciter de sa part un avis consultatif sur le sort des Chagos, Maurice devait d’abord obtenir l’accord de l’Assemblée générale des Nations unies4. Le Brexit, ajouté aux maladresses du Premier ministre Boris Johnson, acheva de ruiner la toute-puissance et les appuis du Royaume-Uni dans les instances internationales. Ce dernier, en effet, ne réussit pas à empêcher que soit mise à l’ordre du jour de l’Assemblée générale la question du sort des îles Chagos. Un an plus tard, en juin 2017, à une large majorité, celle-ci adoptait la résolution 71/292 tendant à interroger la Cour internationale de justice, d’une part, sur la validité du processus de décolonisation de l’île Maurice, et d’autre part, en cas de réponse négative, sur l’administration des îles Chagos et la réinstallation de ses habitants. Trois seulement des cinquante-quatre membres du Commonwealth apportèrent leur soutien à Londres. « L’époque de la globale Bretagne était révolue, et voici que s’ouvrait celle de la petite Bretagne », observe Philippe Sands.

Le jour où l’audience s’ouvrit à La Haye, aux côtés d’autres Chagossiens qui avaient fait le voyage, Mme Élysé était là. À Port-Louis, ses amis suivaient l’audience, retransmise en direct sur la chaîne locale et l’écoutèrent, emplis d’émotion, lorsqu’elle prit la parole. Cette femme, qui ne savait ni lire ni écrire, avait raconté à Philippe Sands sa vie simple et heureuse sur son île, son « paradis » : « On avait tout ce qu’on voulait. On avait un toit et de l’eau. On avait des amis et de la famille. On avait à manger. Il y avait du poisson, les légumes que mon père faisait pousser et on avait des poules. » Avec ses mots à elle, elle sut dire ce que le principe d’autodétermination des peuples, sur lequel la Cour allait devoir se prononcer, signifiait : « Personne n’a envie d’être arraché de l’île où il est né, déraciné comme un animal. […] J’ai du chagrin. Je ne sais toujours pas comment j’ai quitté mon île des Chagos. On nous a expulsés de force. […] Je dois retourner sur l’île où je suis née et je dois mourir là-bas, là où mes grands-parents sont enterrés. » Le 25 février 2019, la Cour rendit son avis : par treize voix contre une, les juges avaient estimé que le Royaume-Uni devait mettre un terme, « sans délai », à son administration des Chagos, qui constituait un « acte illicite ». Les Chagos étaient partie intégrante de Maurice. Londres tenta de jouer sur le caractère non contraignant de l’avis pour différer son départ de l’archipel : il fallut une résolution des Nations unies, adoptée à une large majorité, appelant à la réinstallation des Chagossiens, pour l’y contraindre.

La Dernière Colonie se clôt sur les mots d’Aimé Césaire, extraits de son Discours sur le colonialisme (1950) : « Une civilisation qui ruse avec les principes est une civilisation moribonde. » Philippe Sands fait sien ce verdict sévère à propos de l’attitude de son pays, la Grande-Bretagne, contre lequel il n’a pas hésité à plaider, confirmant sa détermination à œuvrer pour que le droit protège les plus démunis contre les « ruses » des puissants.

  • 1. Jean-Marie Gustave Le Clézio, « Le retour au pays natal des peuples déplacés est un droit fondamental », Le Monde, 1er juillet 2017. Quelque temps avant, J.M.G. Le Clézio avait écrit, en vain, au président Obama, pour attirer son attention sur le sort indigne réservé aux Chagossiens, descendants d’esclaves venus d’Afrique, que les Britanniques avaient chassés de leur terre natale.
  • 2. « La CIA admet avoir utilisé l’île de Diego Garcia à l’insu de Londres », Le Monde, 22 février 2008.
  • 3. Philippe Sands, Lawless World: America and the Making and Breaking of Global Rules, Londres, Allen Lane, 2005.
  • 4. En tant que membre du Commonwealth, Maurice n’avait pas la possibilité d’attraire la Grande-Bretagne devant la Cour internationale de justice de La Haye.
Albin Michel, 2022
240 p. 21,90 €

Bénédicte Chesnelong

Juge assesseur à la Cour nationale du droit d’asile et précédemment avocate au barreau de Paris, elle a également travaillé pour la Commission environnement du Parlement européen et effectué plusieurs missions d’enquête pour la Fédération internationale des droits de l’homme, le Conseil de l’Europe et les Nation unies, notamment dans les Balkans, en Turquie et au Moyen-Orient.…

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