Les structures fondamentales des sociétés humaines de Bernard Lahire
Pour Lahire, comme pour Baptiste Morizot dans L’Inexploré (Wildproject, 2023), la condition des vivants est intrinsèquement sociale. Vivre, c’est nécessairement vivre en relation avec d’autres êtres vivants.
Ce livre, qui fera date, a une visée radicale : refonder la prétention des sciences sociales à faire science et repenser la nature de leur objet. C’est donc à une véritable conversion du regard qu’il nous invite.
Quelles sont ses deux thèses fondamentales ? La première est que la sociologie et plus largement les sciences sociales peuvent être de véritables sciences et doivent, pour ce faire, en finir avec le constructivisme, le nominalisme et le relativisme, et assumer l’ambition nomologique qui était celle des fondateurs de la discipline.
Dans une première partie consacrée à des considérations épistémologiques, l’auteur rappelle que la science est un effort pour saisir, sous forme de lois, les régularités d’un réel indépendant de l’observateur. Contre ceux qui, tel Jean-Claude Passeron dans Le Raisonnement sociologique (1991), veulent voir une solution de continuité entre sciences de la nature et sciences sociales, il défend l’idée que les principes méthodologiques permettant de faire science restent les mêmes, quels que soient les phénomènes sur lesquels on se penche. Expliquer un événement, c’est toujours formuler une hypothèse quant à ses causes et aux lois selon lesquelles elles produisent leurs effets. Et la pierre de touche permettant de trier parmi ces hypothèses est toujours fournie par les tests empiriques auxquels on peut les soumettre. Autrement dit, nous conservons provisoirement les hypothèses qui nous permettent de déduire des prédictions quant aux observations que nous devrions pouvoir faire si elles sont vraies – peu importe qu’elles soient produites par le moyen d’expérimentations, la comparaison entre sociétés, en ouvrant des archives, excavant des squelettes, observant les transformations des populations de pinsons sur des îles, etc. Et peu importe qu’elles visent à expliquer l’unicité d’un événement historique ou des phénomènes physiques répétables : un événement ne se comprend qu’à l’intersection de lois qui le rendent intelligible et dont l’entrecroisement fait précisément surgir la singularité.
Introduisant le concept de convergences, biologiques ou culturelles, il soutient que ces occurrences où l’évolution naturelle ou l’histoire culturelle voient émerger des solutions (anatomiques, physiologiques, institutionnelles, techniques) similaires à des problèmes similaires sont la preuve que « les mêmes causes produisent les mêmes effets » et qu’il existe des lois à l’œuvre derrière le devenir historique. Cette thèse sert de transition vers les deux parties suivantes, dans lesquelles Lahire défend sa seconde thèse centrale : contre le culturalisme, il soutient qu’il existe des invariants dans les sociétés humaines, qu’on peut dégager des lois de leur fonctionnement et de leurs transformations, et qu’une partie au moins de ces invariants et lois tiennent aux contraintes que la biologie humaine, telle qu’elle a été façonnée par le processus d’évolution par sélection naturelle, fait peser sur les structures sociales.
Faisant éclater l’opposition culturaliste entre nature et société qui structure le champ sociologique, Lahire montre que le social n’est pas l’apanage de l’humain et que certaines propriétés biologiques sont immédiatement sociales. En pensant le social comme une propriété intrinsèque du biologique, il coupe d’emblée court aux reproches de réductionnisme. Contre le culturalisme, Lahire ramène l’homme « dans le fleuve du vivant », pour reprendre le titre d’un ouvrage de Konrad Lorenz. En s’appuyant sur la biologie évolutionniste, l’éthologie et les sciences humaines, il opère un triple geste.
Le premier est un geste de restitution à l’ensemble du vivant de sa complexité. Comme l’avait déjà établi Canguilhem, le comportement d’un vivant n’est pas l’effet mécanique de forces extérieures. Au contraire, chaque vivant est un sujet, un « pôle de valeurs vitales », qui organise autour de lui une Umwelt, un monde vécu, prélèvement sélectif sur l’Umgebung, l’environnement matériel. À partir d’une attention orientée par des intérêts spécifiques, qui constitue sa « fenêtre perceptive », il réagit à des invitations à l’action (affordances) par le truchement de matrices comportementales sédimentées en lui au cours de l’évolution par sélection naturelle. De Physarum polycephalum (le blob), capable d’apprentissage par habituation, aux acacias, qui s’avertissent de la présence de prédateurs par la sécrétion d’éthylènes volatils, en passant par l’immense variété des intelligences et des cultures techniques animales, le vivant bruit et chatoie d’une myriade d’aptitudes créatrices. Aptitude au rire, à l’intelligence, à la conscience, à l’inventivité comportementale, à la représentation mentale, à l’émission et à la réception de significations, au mensonge, à l’émotion esthétique, aux réactions cognitivo-affectives que nous qualifions de morales, à la ruse, au rêve, à l’amitié, à l’amour… De tous ces prétendus « propres de l’homme », il ne reste plus grand-chose de proprement humain à la lumière de l’éthologie contemporaine. Mais, surtout, le social n’est pas une propriété qui « émergerait », à un moment donné, dans l’histoire évolutive. Pour Lahire, comme pour Baptiste Morizot dans L’Inexploré (Wildproject, 2023), la condition des vivants est intrinsèquement sociale. Vivre, c’est nécessairement vivre en relation avec d’autres êtres vivants.
Ainsi est appelé le deuxième geste, de réinscription des puissances humaines dans notre nature biologique et dans le flux évolutif des formes vivantes : capacité langagière, cumulativité culturelle et histoire n’apparaissent plus comme faisant de l’homme une exception dans la nature, mais comme expression d’une nature humaine forgée au cours de l’évolution par sélection naturelle. Mais reconnaître que, parmi les aptitudes, tendances et matrices comportementales dont il dispose, l’humain en partage certaines avec d’autres espèces n’empêche pas – troisième geste – que d’autres le singularisent. Parmi ces dernières figurent l’aptitude à un langage symbolique et celle à créer une culture cumulative, qui ouvre à l’homme la dimension de l’histoire. Mais la différence entre ces aptitudes et leurs prodromes chez d’autres espèces n’est que de degré, non de nature.
Les propriétés biologiques de notre espèce sont constitutives de grands « faits anthropologiques » universels, qui se traduisent en « lignes de forces », tendances structurantes et « lois générales » des sociétés humaines. La comparaison inter-sociétés fait apparaître ces invariants de la socialité humaine. Et la comparaison inter-espèces fait apparaître ce que nos structures sociales ont en commun avec celles d’autres espèces et ce qu’elles doivent à nos propriétés biologiques singulières. En vérité, le social et le biologique sont les deux faces d’une seule et même réalité. Ainsi, par exemple, notre aptitude à l’historicité est-elle un fait biologique et social universel, qui se traduit par la ligne de force de la socialisation et de la production d’artefacts, deux tendances universelles qui s’incarnent dans des trajectoires techniques et culturelles particulières suivant l’histoire des groupes, et par la loi universelle de « l’objectivation cumulée » ou de la « construction de niches durables et transformables ».
De même, nous sommes une espèce caractérisée par « une croissance lente, une maturité sexuelle tardive, une longue durée de vie, une faible descendance et d’importants soins parentaux ». Les spécificités de notre mode de reproduction biologique (très longue période de dépendance de l’enfant ou « altricialité secondaire ») se traduisent dans les lignes de force « des rapports de parenté, et notamment des rapports parents-enfants » et des « rapports hommes-femmes ». Ces rapports, susceptibles de variations, sont structurés par des invariants : investissement biparental dans l’élevage de la progéniture, mais pesant plus lourdement sur les femmes, division sexuelle du travail et domination masculine.
La force de l’ouvrage est ainsi d’échapper à la fois au réductionnisme et au culturalisme : la socialité d’une espèce est une dimension biologique de son existence. C’est ainsi une figure nouvelle de la sociologie qui surgit au terme de l’ouvrage : une sociologie élargie, comme science d’un social qui ne s’oppose plus à la nature et ne se réduit plus au culturel, mais constitue, avec le biologique, un ruban de Möbius dont il nous reste à explorer toutes les propriétés.