La condition écologique
Dans L’Inexploré (Wildproject, 2023), Baptiste Morizot s’efforce de prendre au sérieux le champ d’investigation ouvert par la crise d’habitabilité du monde. Si cette crise est bien celle du naturalisme, elle ouvre des perspectives de cohabitation inédites, où les humains reconnaîtraient leur dépendance réciproque envers le reste du vivant, qui ne serait plus réduit à la seule causalité mécanique. Ainsi réanimés, les vivants entrent en politique.
Nous voici revenus au temps du mythe : tel est le constat dont part Baptiste Morizot, dans L’Inexploré, pour examiner la crise d’habitabilité du monde. Dans les cosmologies des Athabascans ou des Gwich’in, le temps du mythe est celui où prolifèrent les chimères, « êtres de la métamorphose » auxquels on ne sait plus quel statut attribuer ni quels rapports établir. Pour les chasseurs-cueilleurs animistes, ces chimères s’incarnent dans le bouleversement de leur monde écologique, qui en obère les pistes, en brouille les invites, le rend difficilement interprétable pour qui veut s’y orienter et l’habiter. Pour nous, héritiers du naturalisme, elles surgissent de l’intérieur même des sciences naturelles, mais aussi du fait de l’effondrement de la biodiversité, révélant les puissances insoupçonnées par lesquelles elles nous constituent et rendent le monde habitable.
C’est ainsi la nature qui se dérobe sous nos pieds. Nous ne voyions que matière muette, sans intériorité, dépourvue de signification. Or les acacias communiquent, s’avertissant d’un danger par des éthylènes volatils ; les loups, les chimpanzés et d’autres enseignent certaines techniques à leur progéniture1 ; même le blob (Physarum polycephalum) peut apprendre par habituation ; et les bactéries sont adeptes de la détection du quorum. Nous pensions les êtres naturels spécifiés et individués : nous découvrons partout des hybrides (nous-mêmes, croisés avec Néandertal) ; nous découvrons une histoire de l’évolution marquée par des transferts de gènes et des endosymbioses, qui font de tous les êtres des chimères immémoriales ; nous découvrons des holobiontes, ces écosystèmes multispécifiques avec leurs négociations, leurs coopérations, leurs luttes ; nous découvrons qu’il n’y a pas de vivant qui ne soit façonné par son évolution avec d’autres. Nous nous pensions intendants d’une nature désanimée, réservoir de ressources à exploiter pour produire notre subsistance ou décor de nos tribulations à préserver. Nous nous découvrons interdépendants et dans une situation de vulnérabilité partagée avec d’innombrables cohabitants, dotés de leurs capacités d’initiative, d’invention et de résistance.
Penser ces vivants « réanimés » implique de sortir du naturalisme. Il ne suffit pas de reconnaître des puissances d’agir aux non-humains, comme Bruno Latour ; il ne suffit pas non plus de reconnaître la vulnérabilité des vivants, comme certaines éthiques ; il s’agit de reconnaître leurs « puissances éco-étho-évolutionnaires ». À cette fin, Baptiste Morizot propose de destituer aussi bien la catégorie de causalité, qui suppose une détermination extérieure et passive, que celle d’action, qui suppose une intention et des raisons, pour lui substituer l’idée, empruntée à Gilbert Simondon, de « communication d’information » : toute chose, vivante ou non, se comporte, c’est-à-dire réagit sans intention à un événement en fonction de sa configuration propre, selon ses puissances d’être affectée.
Mais qu’est-ce qui singularise alors le vivant ? Pour répondre, il faut aller voir la science du vivant, en désarrimant les savoirs et pratiques scientifiques de l’ontologie naturaliste qui leur tient lieu d’impensé mythique. Nous découvrons ainsi l’adaptationnisme néodarwinien, qui applique au processus d’évolution les hypothèses d’optimalité issues de la science économique, en faisant comme si l’évolution calculait2. Ce faisant, nous devenons aveugles au surgissement de l’inédit. Seul le concept d’exaptation permet de penser la nouveauté : au fil des générations, un trait est resélectionné, dans une population de variants, au service d’une fonction qui n’était pas la sienne jusque-là3. Ainsi, les plumes thermorégulatrices des dinosaures théropodes sont recyclées pour le vol et le héron noir africain « subvertit l’usage de ses plumes pour faire de l’ombre à la surface de l’eau et discerner ce faisant ses proies ». Or, parce que chaque vivant est porteur de nombreuses matrices comportementales, sédimentées au cours de l’évolution par sélection naturelle, il dispose d’une « réserve exaptative » qui lui permet d’inventer de nouveaux usages en détournant ou en recombinant des usages ancestraux. C’est cette mémoire incorporée qui donne aux vivants leur liberté et leur historicité. Comme l’avait déjà thématisé Canguilhem, un système vivant est un « pôle de valeurs vitales », instituteur de normes toujours révisables4.
Nous découvrons donc des épistémologies « chimérisées » d’animisme, de perspectivisme et d’analogisme, des enquêtes qui postulent des formes d’intériorité chez les vivants, qui pensent leurs corps comme des points de vue sur le monde, qui les imaginent tissés les uns aux autres par des « influences invisibles », irréductibles à la causalité mécanique. Ainsi, il faut faire l’hypothèse d’une intentionnalité des cris d’alarme des vervets pour savoir s’ils les poussent lorsqu’ils sont seuls5, il faut faire entendre aux plantes les sons de l’eau ou d’un pollinisateur pour entrer dans leur fenêtre perceptive ; il faut se rendre attentif aux dynamiques écologiques du parc de Yellowstone à la suite de la réintroduction des loups pour comprendre qu’elles ne résultent pas de la prédation que ces derniers exercent sur les wapitis, mais de la peur qu’ils leur inspirent. Nous voici donc rendus en terra incognita, où les corps vivants sont autant d’intériorités discontinues en relation avec le monde6.
Ainsi réanimés, les vivants entrent en politique. Pour le penser, il faut sortir de l’opposition entre relations sociales et relations naturelles, et ne réduire ces dernières ni à la causalité newtonienne ni à la prédation hobbesienne. Mais la politique animale n’est pas davantage le lieu d’une harmonie préétablie et d’une coexistence irénique. La « condition écologique » des vivants se définit par « un monde intrinsèquement pluriel, dans lequel chaque figure de cette pluralité, simultanément, veut vivre et se déployer, mais tout en étant dépendante de beaucoup d’autres ». Vivre, c’est être « exposé aux autres », dans une situation de vulnérabilité mutuelle qui est « le nom caché des écosystèmes ».
Parce que les vivants négocient des modus vivendi historiquement contingents dans cette amphibiose, ils ont des rapports « étho-politiques » entre eux. C’est ce qui nous ouvre la possibilité de rapports « alter-politiques » avec eux : ils nous invitent en effet à des rapports qui échappent à l’alternative de la réduction violente de l’autre au statut de pur moyen et de sa sacralisation comme fin en soi. Il s’agit donc d’avoir pour eux des « égards ajustés » et réciproques, dans une « construction commune, par la négociation diplomatique, d’un modus vivendi entre des puissances relativement autonomes mais interdépendantes ». C’est parce qu’ils sont « faiseurs de monde » que nous formons des alliances diplomatiques avec le vautour chaugoun en Inde et le castor de Californie7. L’Inexploré, par la patience de son questionnement et son inventivité conceptuelle, métamorphose les vivants en cohabitants d’un monde que nous pouvons, en commun, faire ou défaire8.
- 1. Voir Dominique Lestel, Les Origines animales de la culture, Paris, Flammarion, coll. « Champs essais », 2001 ; et Baptiste Morizot, Les Diplomates. Cohabiter avec les loups sur une autre carte du vivant, Marseille, Wildproject, coll. « Domaine sauvage », 2016.
- 2. Voir Richard Dawkins, Le Gène égoïste [1976], trad. Laura Ovion, Paris, Odile Jacob, 2003 ; et John Maynard Smith, Evolution and the Theory of Games, Cambridge, Cambridge University Press, 1982.
- 3. Stephen Jay Gould et Elisabeth S. Vrba, “Exaptation – a missing term in the science of form”, Paleobiology, vol. 8, no 1, hiver 1982, p. 4-15.
- 4. Georges Canguilhem, Le Normal et le Pathologique [1943 et 1963-1966], Paris, Presses universitaires de France, 2013.
- 5. Dorothy L. Cheney et Robert M. Seyfarth, “How vervet monkeys perceive their grunts: Field playback experiments”, Animal Behaviour, vol. 30, no 3, août 1982, p. 739-751.
- 6. Voir Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des sciences humaines », 2005.
- 7. Voir l’intervention de Baptiste Morizot à la Manufacture d’idées le 27 août 2023 [vidéo en ligne].
- 8. Voir aussi Léna Balaud et Antoine Chopot, Nous ne sommes pas seuls. Politique des soulèvements terrestres, Paris, Seuil, coll. « Anthropocène », 2021, qui propose une typologie des alliances politiques avec les vivants, articulées aux dynamiques de dépossession et d’exploitation propres au capitalisme.
L’inexploré
Baptiste Morizot