Des villes et des femmes suivi de Paris mis à nu d’Etel Adnan

L’éloignement, les conflits autour de la Méditerranée et le sentiment d’exil rapprochent ces deux textes de même tonalité, leur donnant une certaine unité : la ville vécue, au jour le jour, comme une traversée de l’exil.


La collection « L’Imaginaire » accueille un nouveau titre d’Etel Adnan (1925-2021). Il s’agit de deux textes, initialement publiés dans les années 2010 par les éditions Tamyras, mais tous deux écrits au début des années 1990. Ces repères comptent, car le contexte historique et politique des pays méditerranéens occupe une place centrale dans l’écriture et la pensée d’Etel Adnan. Mais ces dates montrent aussi que pour l’autrice, qui était également peintre, la publication ne semblait pas une priorité. Autre singularité, Etel Adnan, née à Beyrouth dans une famille aux origines méditerranéennes multiples, parle de nombreuses langues, dont l’arabe. Rien de surprenant alors lorsqu’on découvre que le premier texte, Des villes et des femmes, composé d’une série de lettres à son éditeur et ami Fawwaz, a été écrit en français, et que le second, Paris mis à nu, qui prend plutôt la forme d’un journal sans date, a été rédigé en anglais et publié aux États-Unis, traduit ici par Martin Richet. L’éloignement, les conflits autour de la Méditerranée et le sentiment d’exil rapprochent ces deux textes de même tonalité, leur donnant une certaine unité : la ville vécue, au jour le jour, comme une traversée de l’exil.

À l’origine de Des villes et des femmes, ou Lettres à Fawwaz, la commande d’un éditeur de revue : « un article sur l’évolution du féminisme ». Il en résultera une dizaine de lettres, écrites entre juin 1990 et août 1992, et souvent sur plusieurs jours. « J’ai donc renoncé à t’écrire une lettre formelle sur le féminisme arabe et je me suis mise à observer plutôt ce qui m’est tout simplement donné. » De Barcelone à Beyrouth, en passant par Berlin, Amsterdam, Rome ou bien Murcie, Aix-en-Provence ou encore l’île de Skopelos, Etel Adnan se fait attentive aux femmes qu’elle croise dans les villes. Son œil de peintre s’attache d’abord aux corps en mouvement. Si, à Beyrouth, « à leur seule démarche on “entend” si elles parlent le français ou l’arabe, si elles sont riches, aisées, ou pauvres », à Barcelone, « les femmes dans la rue n’ont pas l’air de jouer un rôle, de vivre une exception ». Certes, la ville est flux et la rue est aussi une scène, mais avant tout, pour Etel Adnan, les femmes « rappellent qu’il est intéressant d’être vivant, de faire partie d’un moment précis du temps et de l’espace, et que les théories se perdent devant l’expérience privilégiée d’être ». À Barcelone encore, une Gitane se met à chanter dans la rue, « un chant de vrai flamenco » ; « des femmes écoutaient. C’était la meilleure voix qu’on puisse entendre, un flamenco authentique, et pour rien. Ce chant sortait de la ville elle-même. Deux ou trois femmes qu’on qualifierait de “petites-bourgeoises” se mirent à danser. J’eus là une des réponses à ce que je cherchais ».

Vivre sur une île rayonnante d’images, toutes plus colorées et lumineuses les unes que les autres, et se retrouver à l’asile : « Elle ne s’était pas mariée. Elle était restée dans la maison de ses parents disparus. Aucun homme n’était venu […]. Elle laissa pousser ses cheveux et lorsqu’un jeune homme passait, elle s’agenouillait sur le balcon pour que sa chevelure s’étale sur la balustrade… Et un jour on l’emmena, au grand soulagement du quartier. » Le balcon, autre scène de la rue, tout comme la lucarne, scène ouverte sur le vide : « Ma voisine est une femme grecque emprisonnée dans la douleur : un mari perdu à la tempête, rendu à la mer. Un fils noyé dans les rêves provoqués par la drogue [… elle] habite une chambre humide où il y a une lucarne ouverte sur la baie […] elle ne pense pas à sa féminité, elle se pense comme bouche à nourrir, comme victime du sort. »

À Berlin, c’est une femme dont « le manteau et le regard parlaient de mélancolie ». « Je suis de Berlin-Est », dit-elle, un an après la réunification de l’Allemagne. « Il y a de cela dix ans, je décidai un jour de fuir, et je me suis cachée dans le coffre d’une camionnette » ; « elle fut mise dans une prison de femmes où on la fit travailler dans un atelier de confection de chemises pour hommes ! »

Pour Etel Adnan, Amsterdam est une ville ouverte sur l’attente, celle de Pénélope espérant le retour d’Ulysse. Mais « pour que l’attente soit pure, il faut que rien ne dure de ce que [la femme] fait ». Puis, au sujet d’un homme passant tous les soirs devant la vitrine d’une prostituée, simplement pour la saluer, cet « incident » raconté par la femme en exposition : « Tu vois, hier j’étais dans la rue et j’ai rencontré mon jeune homme. Et il est passé devant moi sans me saluer, sans me reconnaître, parce que j’étais habillée ! »

Les lettres envoyées à Fawwaz depuis Beyrouth sont parmi les plus poignantes. « La ville et une femme qui vient d’être enterrée se retrouvent dans la même poussière qui lie le destin mythique de l’Orient à son destin actuel. » Lors d’un retour à Beyrouth pour les obsèques d’une amie chère, Etel Adnan exprime à son correspondant ce « besoin absurde » : « Comment faire pour qu’elle revienne, je lui aurais demandé de se reconstruire, bout à bout, tant bien que mal, comme la ville essaie de le faire. » Mais « vivre ici est un acte de soumission au pire  ». Chez Etel Adnan, passante de ville en ville, la mémoire d’une femme et la mémoire urbaine partagent peut-être ceci en commun : « Il y a toujours la mémoire du plusieurs, comme si être femme et être mémoire était une seule et même chose. »

Paris mis à nu est incontestablement écrit sous le signe de Baudelaire, dont l’œuvre est cité ici et là, dans cet étrange journal où l’autrice peut passer du « tu » au « on » pour enfin dire « je ». Bien sûr, Paris est beau, « mais il y a dans ce mot beau des siècles de vies, de guerres, de travail, de foi, de morts ». Et puis quand on vit l’exil, « quand on est déchiré par le monde, on fait le mort. Pas vous ? Dites-moi ». Et d’abord tracer la carte d’un petit territoire, celui des habitudes à installer, voire des changements à apprendre à repérer : quelques rues avec « ses grands immeubles, alignés sans autre intervalle que la rue [et qui] constituent l’écran invincible de nos sentiments et rêves » ; un parc, car dans la ville « une série de petits jardins devient un parc et un parc à Paris devient vite un empire personnel  » ; des fenêtres : « une fenêtre est-elle faite pour vous maintenir à l’intérieur ou pour ouvrir vos perceptions à l’extérieur ? », ou encore : « mes fenêtres sont les plus précieuses de mes possessions puisque l’on vit en cage ». Quelques pages plus loin, entre parenthèses : « (oui, dans les grandes villes, tout doit être petit) ». Même ces « élégants appartements » qui peuvent parfois ouvrir leur porte à l’artiste « sont pleins de boîtes elles-mêmes emboîtées. C’est asphyxiant. N’essayez même pas d’entrer ».

Dans la ville, que reste-t-il de simplement offert ? Le ciel, la lumière, les couleurs. Et là, c’est Etel Adnan peintre qui retrouve Baudelaire : « car c’est ce que nous sommes : petits nuages que briserait le moindre vent », mais certainement aussi de merveilleux nuages. Comme dans un tableau, la lumière est une étendue, et même lorsqu’il y a « de la tourmente dans l’air », l’artiste écrit : « J’aime l’étendue béante qu’il y a devant moi, ce ciel qui n’est pas d’aujourd’hui. Il est vrai qu’il devient trop vite tunnel. » Parfois aussi, « la lumière est sale ». Au fond, « c’est toujours une histoire de météo ».

Lisant Des villes et des femmes, il est toujours possible de se laisser guider par la thématique proposée par Fawwaz. En ce qui concerne Paris mis à nu, on s’interroge sur cette nudité dont la ville se protège, à moins que ce soit elle qui nous mette à nu. Bien entendu, la référence à Baudelaire, Mon cœur mis à nu, peut être évoquée. Un rapprochement avec un passage dans Des villes et des femmes peut également être suggéré, où « quelque chose de très inhabituel se produisit. Une femme, disons d’un certain âge, fendit la foule. Elle portait des chaussures et un bonnet noir. Elle descendait l’avenue toute nue ». « Était-ce là une scène de liberté absolue, ou de folie ? », s’interroge Etel Adnan. Ou bien s’agit-il de cet étrange sentiment d’allègement, proche de la nudité, lorsque l’écrit se détache enfin du corps, s’éloigne ? Comment alors ne pas s’arrêter sur ce moment si simple et si ordinaire : « Je suis allée à la poste. Quelle queue ! J’ai attendu vingt-cinq minutes, sans perdre patience, et donné mes lettres comme on donne un cadeau […] Quand je suis ressortie, mes lettres parties, je me suis sentie nue. »


Des villes et des femmes Suivi de Paris mis à nu

Etel Adnan

Préface de Simone Fattal

Gallimard, 2025
204 p. 13 €