Histoires et colonisations. Des récits de la conquête aux héritages postcoloniaux d'Emmanuelle Saada

Les conflits mémoriels ravivent les débats sur l’héritage colonial qui se posent, en premier lieu, aux historiens et appellent de nouvelles approches historiques. Emmanuelle Saada en propose une synthèse importante.


Depuis 2024, les travaux de la commission mixte d’historiens franco-algérienne, chargée de rapprocher les récits historiques entre les deux pays et présidée par Mohamed Lahcen Zeghidi et Benjamin Stora, sont à l’arrêt. Il y a une certaine ironie à ce que la cause de cette interruption soit la reconnaissance par la France de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, autre enjeu de type colonial : comme si les plaies non refermées de la colonisation se contaminaient entre elles. Enjeux des réparations financières de l’esclavage, restitution de pièces mal acquises par les musées européens… à mesure que l’héritage colonial est réinterrogé, les conflits mémoriels sont amenés à se multiplier. Le récent ouvrage de l’historienne et sociologue française Emmanuelle Saada offre un état des lieux de la question et montre ce que peut apporter la discipline historique au débat public.

Ce bilan survient à un moment non seulement politique, mais aussi historiographique particulier, marqué par un renouvellement à la fois générationnel et méthodologique. Le « tournant colonial » des études historiques, dont Emmanuelle Saada opère ici une synthèse, est porté par une génération d’historiennes et d’historiens née après les Indépendances. Dans le sillage de l’histoire globale, elle produit une histoire décentrée du cadre national, relationnelle, apte à rendre compte de la continuité des pratiques coloniales sur le temps long et à travers des espaces différents. Le développement récent de l’histoire des colonisations traduit une volonté de corriger les asymétries de pouvoir dans l’écriture de l’histoire elle-même, grâce au renouveau des sources et des sujets d’étude. Longtemps, l’histoire de la colonisation fut en effet écrite à partir du récit autoréférentiel des organisations chargées de sa mise en œuvre (États, armées, administrations diverses, etc.). Il s’agit désormais de décrire les pratiques réelles de la colonisation par les acteurs impliqués, marquées par la contingence, la difficile maîtrise du territoire, la confrontation à divers types de résistance. Au-delà, il importe, comme y invite Nathan Wachtel, pionnier de l’histoire de la conquête espagnole du Pérou vue par les populations autochtones, de « transférer au centre de notre intérêt la vision […] des vaincus ». Cette ambition d’une histoire écrite à « parts égales » pose la question du rééquilibrage des récits : recueil de sources orales, informelles, voire recours à la fiction afin de « combler les silences en utilisant l’imagination ». Emmanuelle Saada se fait ainsi l’écho du travail de l’écrivaine et universitaire américaine Saidiya Hartman, qui s’appuie sur la littérature pour combler le manque de traces du vécu des personnes réduites en esclavage lors de la traite atlantique.

À partir d’un très large corpus, l’ouvrage d’Emmanuelle Saada propose une histoire des colonisations en insistant sur l’étude de ses pratiques par les sciences sociales, d’où le titrage des chapitres par des verbes d’action : « Découvrir, conquérir, coloniser », « Connaître », « Dominer », « Exploiter », « Gouverner », « Décoloniser ». Chacun de ces chapitres est l’occasion d’un panorama des controverses scientifiques à l’œuvre : la conquête et la colonisation furent-elles des sous-produits directs des « découvertes » ou bien le fruit d’une succession de hasards ? Comment s’est exercé le pouvoir colonial et quel fut le rôle de la violence ? Quels furent les contrecoups en métropole de l’application de la violence coloniale outre-mer ? Dans quelle mesure l’essor du capitalisme plonge-t-il ses racines dans la colonisation et l’esclavage ? La décolonisation est-elle un processus ou bien un moment de rupture ?

Si l’on peut parfois deviner les lignes l’opinion personnelle de l’autrice sur chacune de ces questions, le lecteur ne trouvera pas de défense d’une thèse précise. En abordant la colonisation comme un fait social dont les pratiques peuvent être étudiées globalement, le livre se contraint à demeurer à un niveau d’analyse général. La présentation équilibrée de l’état de l’art permettra à un étudiant ou à un chercheur de disposer facilement d’un premier aperçu de la discussion historiographique sur tel ou tel sujet.

Pour le grand public, l’intérêt principal de ce livre est avant tout de produire une histoire de la colonisation « à travers la manière dont elle a été faite ». Le premier chapitre interroge ainsi les typologies des formes de colonisation ayant pu être mises en œuvre par les historiens ainsi que leur usage ultérieur, les liens entre les notions proches mais distinctes de colonisation, d’empire et d’impérialisme ainsi que les cas limites de colonisation (à noter, le développement particulièrement intéressant sur la dimension coloniale de l’histoire des États-Unis et d’Israël). Emmanuelle Saada apporte une clarté conceptuelle particulièrement bienvenue alors que l’héritage colonial est plus que jamais au centre des débats contemporains.

Gallimard, 2026
480 p. 25 €