Un monde en liquidation. Histoires postglaciaires de Thierry Raboud
En évoquant la fonte des glaciers alpins, Thierry Raboud explore le deuil d’un monde que nous ne pourrons plus transmettre tel que nous l’avons connu.
Au début des années 2000, le philosophe Glenn Albrecht, saisi par l’ampleur des bouleversements du paysage de la Hunter Valley, région du nord de Sydney livrée à l’exploitation minière, forgeait le néologisme de « solastalgie1 ». L’expression désigne le « sentiment de désolation causé par la dévastation de son habitat et de son territoire » ou comment ressentir le mal du pays en ne bougeant pas de chez soi. Paru chez La Baconnière, Un Monde en liquidation propose une exploration de ce sentiment de la perte, propre à notre époque, à travers le récit intime de la fonte des glaciers alpins.
C’est l’histoire d’un deuil. Celui d’un homme qui ne pourra pas transmettre le monde tel qu’il l’a connu lui-même. Comme dans une boule à neige, sa nostalgie se concentre sur un objet particulier : un ancien portrait de lui à l’âge actuel de sa fille, dans la grotte du glacier du Rhône, situé en Suisse, en compagnie de grotesques faux ours polaires destinés à égayer les touristes. Quelle signification pouvait bien revêtir ces mascottes de pacotille ? Remontant la trace du plantigrade, entre récit familial et histoire culturelle, Thierry Raboud révèle tout un univers symbolique en fonte accélérée : celui de la parenthèse d’innocence compris entre le début de l’essor économique de la fin du xixe siècle et la débâcle actuelle, dont le blanc des neiges semblait fournir un éternel emblème : « C’est ce symbole qu’au fond je cherchais en pistant l’ours blanc. Celui d’un monde encore inaltéré. […] Il incarnait notre nostalgie polaire, cultivait l’imaginaire d’un ailleurs inviolé en remplacement de celui qui goutte à goutte se liquéfiait dans mon cou entre le [tee-]shirt et le pull de laine. »
Il faut se souvenir de la terreur religieuse qu’inspiraient les glaciers alpins. À partir des archives de ses grands-parents ethnologues, Thierry Raboud exhume les prières et rituels qui avaient cours lors du petit âge glaciaire des xvie et xviiie siècles ; lorsqu’on craignait que les monstres blancs avalent villages et villageois. Les travaux titanesques qu’il fallut aussi mettre en œuvre – barrages, routes et tunnels – pour maîtriser la montagne. À mesure que disparaît un mode de vie ancien, la glace et son univers deviennent marchandises exotiques. Thierry Raboud conte l’exploitation commerciale des glaciers du Trient, de Taconnaz ou encore des Bossons pour la conservation des aliments à la fin du xixe siècle ou bien la vente, actuelle, de la glace du Groenland pour rafraîchir les cocktails de Dubaï ; symbole d’un capitalisme de la prédation exploré dans le roman postapocalyptique de Laurent Gaudé, Zem, où des cargos géants chassent des icebergs pour en vendre l’eau à prix d’or. Preuve nouvelle que la réalité rattrape parfois la dystopie.
C’est précisément lorsque la peur de la glace se dissout dans la société des loisirs qu’apparaît l’ours polaire dans l’imaginaire européen, fétiche kitsch décliné sous forme de chanson, jouet, emblème publicitaire ou triste célébrité des zoos. Traquant la bête, Thierry Raboud se rend en imagination jusqu’au Svalbard – l’une des zones du globe où la fonte des glaces est la plus rapide – recueillir les enseignements d’une glaciologue aux allures de pythie : « Les glaciers sont nos ancêtres muets qui nous regardent et nous jugent, s’ils pouvaient parler, ils hurleraient. » Et c’est seulement alors, après avoir tourné autour du monde et de sa vie, que l’auteur peut enfin affronter la caverne de glace de son enfance, en proie à la canicule.
Comment habiter un monde en liquidation ? Dans L’Exercice du skieur, la poétesse Sophie Coiffier imaginait le tournage impossible d’un film dans une station de ski désaffectée, métaphore d’une société mise à l’arrêt par son incapacité à renouveler ses imaginaires. Pas de réponse univoque non plus dans ce texte, qui procède par associations d’idées successives plutôt qu’en suivant le fil d’une pensée construite. Thierry Raboud invite à une morale du renoncement : renoncer à l’exploration, à l’exploitation du monde, se satisfaire de l’immédiat et de ce qui permet encore l’émerveillement dans un univers en proie au doute. « Oui les mots auront suffi pour ramasser les débris du paysage postglaciaire et affirmer la plus grande liberté, la seule qui nous reste peut-être : celle de demeurer. De ne pas arpenter. D’apprendre à aimer ce qui, autour de nous, tient encore debout. »
Nulle complaisance pour autant pour une forme de fatalisme ou d’esthétisation de la catastrophe. Dans ce texte plein d’ironie, on collecte, à côté du récit principal, les fragments fossiles d’un monde en disparition : publicité pour le ski d’été, légendes locales, coupures de presse, photographies. Le procédé littéraire permet une habile mais puissante dénonciation de notre incohérence collective, comme lorsque le texte juxtapose l’annonce dans la presse d’éboulements liés à la destruction du permafrost, le renoncement d’un canton suisse à voter une loi en faveur de la neutralité climatique et les perspectives de rendement alléchantes qu’offre toujours plus l’immobilier de montagne.
Après Crever l’écran dédié à l’essor du numérique dans nos vies et Terres déclives, poème-performance interrogeant la possibilité de vivre dans un monde en déclin pour les jeunes générations, Thierry Raboud poursuit avec la même finesse son œuvre d’archéologie du temps présent par les moyens de la poésie.
- 1. La solastalgie est une forme de détresse psychique causée par la conscience des changements environnementaux, en particulier ceux concernant la destruction des paysages, des écosystèmes et de la biodiversité, ndlr.