Le livre des souterrains de Phœbe Hadjimarkos Clarke
Dans une Europe dystopique rongée par les crises climatiques et politiques, Phoebe Hadjimarkos Clarke compose un roman labyrinthique et burlesque où la fiction devient un moyen de résister au chaos du monde.
Dans Chronique d’une disparition d’Elia Suleiman, un livre tombe brutalement du ciel en Cisjordanie occupée. « Il pleut de la culture », observe avec flegme le réalisateur interprétant son propre rôle, dans une mise en abyme qui interroge : à quoi peut bien servir la fiction dans un monde devenu chaos ? C’était la fin des années 1990. Le réalisateur palestinien apportait une réponse teintée d’optimisme : ne serait-ce que par le comique désespéré de l’absurde, l’art rend le réel plus supportable.
Il y a dans les contes contemporains de Phœbe Hadjimarkos Clarke une sorte de rire angoissé, extralucide. Après Thabor, qui évoque une utopie postapocalyptique, et l’enquête hallucinée d’une militante Gilet jaune en bout de course dans Aliène, Le Livre des souterrains se situe dans une Europe en proie aux canicules eschatologiques et aux pouvoirs xénophobes. Dans ce climat anxiogène, le lecteur est d’emblée en prise avec le topos littéraire du journal retrouvé – c’est-à-dire du récit sur la littérature elle-même –, celui de Marie Marzouk, artiste contemporaine mystérieusement disparue lors de sa dernière performance publique. Ce journal est porté à la connaissance du lecteur enrichi d’un vrai-faux appareil critique par une amie commissaire d’exposition.
Performeuse ayant connu son heure de gloire avant d’en rejeter les oripeaux, Marie Marzouk est aussi empathique avec les humains qu’elle est « en divorce avec le monde ». Dans les sombres galeries du métro, elle erre. Elle y fuit les bouffées de chaleur du dehors comme les siennes propres, elle qui navigue – mi-nostalgique, mi-enchantée par la libération qu’elle entrevoit – à travers les bouleversements du climatère, cette période de transition entourant l’arrêt des règles. Dans l’infra-monde, elle se laisse hanter par la figure d’un·e ami·e au prénom épicène, Hyacinthe, disparu·e des années auparavant. C’est alors qu’elle reçoit commande d’une nouvelle performance. Quelle forme d’art produire dans un tel monde ? Une réponse possible est donc donnée d’emblée : disparaître. Vingt ans après le film de Suleiman, la morale du conte serait plus amère. La chronique serait celle de la disparition de l’art, condition paradoxale de son action sur le réel.
Mais la fuite n’est peut-être qu’une fugue. À chaque thèse, le roman apporte une antithèse jouée en contrepoint. « J’introduis de la furtivité, j’introduis le dédoublement », prévient Marie Marzouk dès les premières pages. À l’intérieur du journal sont insérés des feuillets prétendument collectés à l’occasion d’une fête clandestine, souterraine. Ce sont les fragments d’un conte d’heroic fantasy burlesque à la typographie ésotérique : dans une ville qui s’est ceinte elle-même de murailles infranchissables pour se protéger d’un ennemi pourtant invisible, un·e certain·e Hyacinthe élève des oies, leur apprend à voler. Dans la cité à moitié abandonnée, Hyacinthe cherche les passages vers le dehors. Si le conte et le journal sont initialement constitués comme des constructions séparées, des percées peu à peu se font jour entre la fiction et ce qui est présenté comme la réalité. C’est ainsi qu’il faut lire l’attention du livre pour tous les dispositifs de contrôle d’accès : les portes, les couloirs, les escaliers, les murs et les murailles.
Écho d’une époque inquiète, où la vérité semble se dérober sous nos pieds, Le Livre des souterrains scintille. Son sens miroite au fil des correspondances entre les notions qui se répondent, comme un chemin souterrain parallèle aux histoires imbriquées les unes dans les autres. Ainsi, les murs que le livre s’emploie à contourner, à percer, à traverser, sont-ils ceux de la politique qui vient ? Sont-ils les murs de l’assignation au genre, à une forme de conformisme de la pensée ? Séparent-ils les vivants des morts ? Ou plus métaphoriquement, traverser le mur signifie-t-il accéder au domaine de la création, au monde de l’esprit ? On aurait pu craindre un exercice de style artificiel. Le style unique de Phœbe Hadjimarkos Clarke permet de faire tenir l’édifice. Marqué par la vivacité, la drôlerie, l’étrangeté, le caractère parfois volontairement inexact, il est porté dans ce troisième roman à un très haut niveau de maîtrise.
Ainsi, plus qu’à un simple texte, on a ici affaire à un réseau de sens étagé sur plusieurs niveaux, à un livre qui en contient plusieurs : chronique désabusée du monde artistique, conte philosophique à l’ère de la post-vérité, pamphlet politique, atlas des transformations du corps. À l’heure où l’on s’interroge sur l’avenir de la littérature prétendument menacée par les intelligences artificielles, Phœbe Hadjimarkos Clarke propose des pistes de réponse : l’équivoque, l’art de la fugue, le labyrinthe des sens.