Faire peuples de Gérard Bras


Le populisme en ses diverses variantes est aujourd’hui sujet de préoccupation et de réflexion. Dans ce contexte, Gérard Bras consacre un nouvel ouvrage à la question du peuple. Il traite non plus du concept de peuple, mais directement de la réalité du peuple. Il ne propose cependant ni une théorie de philosophie politique, ni une théorie ou une étude empirique d’ordre sociologique. Il adopte une démarche originale, qu’on pourrait dire phénoménologique, pour aborder la réalité des peuples, là où on voudrait qu’il n’y en ait qu’un. Cette phénoménologie n’est pas simplement une description du vécu, même si elle n’ignore pas les affects et les émotions qui animent la vie politique ; elle considère la pratique, le faire peuples, comme le dit le titre, en contredisant l’idée convenue que faire peuple, c’est faire l’unité du peuple.

Le caractère phénoménologique de l’analyse est manifeste dans les définitions proposées de ce qu’est un peuple : « Un peuple est une manière d’être d’une multitude résistant à une domination. » On ne définit donc pas le peuple dans son être ou comme sujet, mais par une manière d’être dans une situation. Il en découle aussitôt qu’il y a des peuples, des manières différentes de faire peuple. La différence n’est pas ethnique ni culturelle, une différence du peuple en tant que peuple, mais la manière dont les membres du peuple font peuple et entendent lui appartenir. Cette manière suppose la scène qui lui est propre à chaque fois et une dramaturgie, c’est-à-dire une action par laquelle la multitude se manifeste comme peuple sur cette scène. Gérard Bras distingue trois manières de faire peuple correspondant à autant de scènes, d’actions et d’identités de peuples. Sur la scène du pays, se produit le peuple qui l’habite, le peuple-nation, la communauté des vivants et des morts. Sur la scène urnes-parlement se produit le peuple souverain par le pacte social. Sur la scène rue-comités se produit le peuple populaire, qui proclame « c’est nous le peuple », peuple non seulement protestataire mais demandeur de droits.

L’ouvrage entend donc d’abord présenter et justifier, à partir d’analyses d’expériences politiques concrètes des peuples, cette différenciation du peuple. Ce faisant, il interroge notre compréhension de la démocratie. Celle-ci n’est pas consensus mais dissensus ; elle ne coïncide jamais avec elle-même, ne réalise pas l’unité. La non-coïncidence des manières de faire peuple s’explique par le conflit persistant. Mais elles sont légitimes en démocratie et, pourrait-on dire, dans le même peuple, sauf que l’expression « le même » est dès lors inappropriée.

Cette approche critique du concept impur de peuple à partir de la pratique politique est éclairante sur la réalité effective de nos démocraties. Elle laisse un peu dans l’ombre la question des violences dans l’action politique, celles du peuple-nation vers l’extérieur, celles du peuple souverain et du peuple contestataire à l’intérieur. Jusqu’où va la légitimité de l’usage de la violence par les trois peuples dans les conflits ? Sans faire l’unité et sans supprimer les conflits, la démocratie ne suppose-t-elle pas l’État de droit qui limite l’usage des violences dans la pratique conflictuelle ? Quel en est alors le statut ?

Kimé, 2024
204 p. 19 €