Inhospitalité de Jacob Rogozinski
Une lame de fond qui traverse les sociétés occidentales et que le dernier livre de Jacob Rogozinski se propose d’élucider.
Août 2024. Le Royaume-Uni est le théâtre d’émeutes conduites par des groupes d’extrême droite : ils scandent des slogans contre les immigrés, ciblent des lieux de culte musulmans ou des hébergements de réfugiés. Le catalyseur de ces violences a été une attaque contre une école de danse qui a coûté la vie à trois fillettes, perpétrée par un fils d’immigrés rwandais. Mais l’hostilité qui s’exprime dans ces manifestations fait signe vers une lame de fond qui traverse les sociétés occidentales et que le dernier livre de Jacob Rogozinski se propose d’élucider : l’accroissement de l’inhospitalité. Il s’agit de décrypter l’« énigme » de la formation de ce que Jean-Philippe Milet, inspiré par Michel Foucault, nomme des « dispositifs d’inhospitalité1 ». Jacob Rogozinski a fait sa force de ce type d’exploration dans les couches intimes de la psyché humaine. Ses lecteurs et lectrices se trouveront donc ici en terrain connu, et même, pourrait-on dire, hospitalier. L’expérience qui ouvre l’essai, celle de deviner un corps inerte derrière une couverture sur un banc sans savoir si la personne est morte ou vivante, et de détourner les yeux, suggère un « déni de reconnaissance ». Certaines vies semblent devenir moins dignes d’être vécues et d’être pleurées – une idée qui fait écho au concept de grievability (« pleurabilité ») chez Judith Butler. Le philosophe confie qu’il écrit ce livre à partir de sa propre histoire, celle d’un enfant de Juifs polonais accueillis en France après la Seconde Guerre mondiale. Lui qui a bénéficié de cette hospitalité désire d’autant plus connaître les raisons de sa détérioration.
Le chapitre intitulé « L’hospitalité des philosophes » propose une analyse subtile du motif chez Derrida puis Kant. Pour le premier, l’hospitalité ne peut qu’être inconditionnelle. Poser des critères de l’accueil reviendrait en effet à le limiter. Ce serait là la marque d’une « souveraineté despotique et [d’une] maîtrise virile2 » de l’hôte. Mais Jacob Rogozinski tient à en disculper le sujet. Car l’expérience d’être soi-même n’est pas forcément celle d’un maître bien installé dans sa maison. En outre, l’hospitalité indistincte revient à nier la singularité de l’arrivant, par une « messianicité sans messie », au risque d’amères déconvenues. Cette inversion possible de l’hospitalité est nommée « hostipitalité » par Derrida. Jacob Rogozinski le constate finalement, l’hospitalité inconditionnelle prônée par lui relève d’un « idéal régulateur » plus que d’une perspective concrète. Trois gestes sont à opérer d’après l’auteur d’Inhospitalité : « dé-traumatiser », « dé-dramatiser » la venue de l’étranger et « dé-moraliser » son accueil. Ce que semble permettre Kant, en dressant des conditions juridiques et politiques à l’accueil, et en affirmant simultanément un « droit d’être ici ».
Un deuxième chapitre sur la déconstruction de la nation rappelle de manière fort intéressante que le concept de nation est récent, qu’il a été légitimé par un « roman national ». L’identité nationale s’est vu peu à peu ajouter la race comme critère et l’assimilation comme indice. Or la demande de s’assimiler dévore l’étranger. La société était déjà figurée, depuis Jean Bodin au xvie siècle, comme un Grand Corps dont les éléments malades devaient être retranchés. Plus que d’une métaphore, il s’agit, pour Jacob Rogozinski, d’un « schème » qui opère comme « principe organisateur du social ». Si les démocraties viennent égratigner ce mythe du Corps-un, puisqu’elles provoquent selon Claude Lefort une « désincorporation3 », le schème continue toutefois de se diffuser.
C’est qu’il s’articule avec le « fantasme mortifère d’un corps sans ouvertures », dont traite le dernier chapitre de l’ouvrage, « Au-delà de l’archi-frontière ». Le philosophe renvoie aux études cliniques du psychanalyste Didier Anzieu, en décrivant avec clarté le processus par lequel des schèmes se greffent sur des fantasmes individuels pour pouvoir perdurer, les dispositifs d’inhospitalité conservant ainsi une forme d’acceptabilité. Il aborde ensuite la méthode phénoménologique de la réduction qui consiste à « mettre hors-jeu » la certitude dans l’existence réelle des choses, pour ensuite les constituer en leur donnant du sens. Jacob Rogozinski étend le sens du mot « hospitalité » en l’identifiant à cette « rencontre où un autre moi vient au monde lorsque je lui transfère ma chair et que son corps-chose renaît, transfiguré en corps de chair ». Dans la constitution, un irréductible demeure : moi qui accomplis cette donation.
Jacob Rogozinski croit également qu’un hiatus se maintient, une part d’altérité originaire au sein même de l’identité. C’est ce qu’il nommait déjà, dans son ouvrage Le Moi et la Chair (Cerf, 2006), le « restant ». Selon lui, les sociétés se confrontent toutes à un inassimilable qui est le « restant de la communauté ». L’hypothèse qu’il formule finalement est « purement spéculative », de son propre aveu : le restant du moi, ce qui résiste à l’incarnation, serait projeté au-dehors à travers la figure de l’étranger. Cette idée convainc moins que celles qui ont précédé, dans la mesure où il semble que le philosophe appose son cadre de pensée sur la question politique de l’accueil des migrants.
De manière générale, son ouvrage pathologise la xénophobie, au risque d’oublier le racisme structurel. Jacob Rogozinski recourt d’ailleurs très peu à ce terme de « racisme ». Certes, la peur de l’étranger en soi constitue une origine probable de celle de l’étranger du dehors, mais cette « auto-phobie » ne peut rendre raison d’une histoire millénaire de domination. En somme, le philosophe insiste beaucoup sur les affects, et néglige ce faisant les concepts et les idéologies qui sous-tendent la haine des étrangers.
La conclusion rappelle tout de même deux idées plus pragmatiques de « contre-dispositifs » qui viendraient entraver les dispositifs d’inhospitalité : un parlement des migrants et une citoyenneté européenne. Aux yeux de Jacob Rogozinski, les migrants portent une promesse, puisqu’ils annoncent une « société délivrée des pathologies de l’archi-frontière », « qui cesserait de dénier le restant qui la hante et la porosité de ses frontières ». Mais faire des étrangers les porteurs d’un tel message ne conduit-il pas à une nouvelle messianicité, à revers de la mise en garde lancée une centaine de pages auparavant ? Ce point d’achoppement, sans constituer une réelle faiblesse de l’ouvrage, met d’autant mieux au jour les défis posés par l’hospitalité.
- 1. Jean-Philippe Milet, « L’hospitalité d’après l’hospitalité », Lignes, no 60, octobre 2019, p. 70.
- 2. Jacques Derrida, Hospitalité, vol. I, Séminaire (1995-1996), éd. Pascale-Anne Brault et Peggy Kamuf, Paris, Seuil, coll. « Bibliothèque Derrida », 2021, p. 48.
- 3. Claude Lefort, L’Invention démocratique. Les limites de la domination totalitaire, Paris, Fayard, 1981, p. 66.