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Notes de lecture

L’École peut-elle sauver la démocratie ? de François Dubet, Marie Duru-Bellat

septembre 2021

Avec un titre aussi frappant, on comprend d’emblée que l’essai de François Dubet et de Marie Duru-Bellat ne se réduit pas au bilan de soixante ans de massification scolaire en France, mais se penche sur les mutations irréversibles que cette massification a engendrées. En effet, au-delà du drame des vies gâchées, les conséquences d’une école loin d’être aussi juste qu’elle le pourrait et le devrait affectent la société tout entière en créant des clivages très profonds. Le rôle différenciateur de l’institution entre en tension chronique avec son rôle intégrateur, comme le montrent les auteurs, ce qui rend la scolarité intrinsèquement anxiogène. Le niveau de diplôme représente actuellement la discrimination sociale la plus forte et la moins prise en considération sur le plan politique. Un tel essai propose donc une contribution de la sociologie politique de l’école, qui confère au populisme des origines indubitablement scolaires.

Le couple infernal « massification/démocratisation » n’est pas pour autant ignoré – et comment pourrait-il l’être ? – puisque ce thème est fondateur de la spécialité des deux auteurs : « La sociologie de l’éducation est pour l’essentiel une sociologie des inégalités scolaires et une sociologie critique révélant que si la massification a démocratisé l’accès aux biens scolaires, elle n’a pas réduit sensiblement l’impact de l’origine sociale et culturelle des élèves sur leurs performances et leurs carrières1. » Compte tenu de la littérature accumulée, le risque encouru est alors de ne rien pouvoir avancer qu’on ne sache déjà. Le messianisme méritocratique n’a pas cessé d’être démenti dans le champ académique international depuis les années soixante.

Néanmoins, l’école reste le lieu géométrique de la confrontation entre ses idéaux démocratiques et ses effets inégalitaires insidieux, qui semble rejouer le conflit de la foi et de la raison. C’est dans cette tension que s’inscrivent François Dubet et Marie Duru-Bellat, en soulignant le paradoxe d’une école qui se croit fondamentalement non sélective2, mais qui fonctionne constamment en établissant des différences entre les élèves, lesquelles pourraient être légitimes s’il n’apparaissait que des biais sociaux les imprègnent. Dans des travaux antérieurs, François Dubet a désigné ce processus par l’expression évocatrice de « distillation fractionnée ». La boîte noire de l’école reste socialement sélective, alors que son idéologie officielle est celle de la réussite méritocratique intériorisée par les élèves eux-mêmes.

De fait, la démocratisation n’a pas accompagné « l’ouverture de l’école », selon la circonlocution euphémique en usage, c’est une certitude établie. C’est donc l’orientation générale des interprétations du corpus sociologique sur les résultats de l’école qui retient ici l’attention. Celle-ci se condense dans le mot wébérien ou gauchétien de désenchantement adopté par François Dubet et Marie Duru-Bellat. À l’aide de cette notion de la sociologie religieuse, les auteurs appréhendent la profonde crise de légitimité scolaire à laquelle nous sommes confrontés : « Au fond, nous adhérons à l’égalité des chances méritocratique sans y croire véritablement, quand on sait que, pour l’essentiel, la naissance commande encore largement les parcours scolaires3 ». Le diagnostic d’une crise de confiance, tout en étant juste sur le plan descriptif, apparaît ici insuffisant, car ce paradigme très en vogue au sujet de la crise du modèle démocratique tend à englober toutes les institutions, sans prendre en compte les spécificités scolaires.

Dans une perspective plus heuristique et plus subtile, François Dubet et Marie Duru-Bellat s’attachent à mettre en lumière les ambivalences et les paradoxes de la massification, ses effets pervers, mais aussi ses conséquences bénéfiques imprévues, partant du postulat selon lequel la sociologie de l’éducation doit s’intéresser à ce que l’école fait aux individus, qu’ils soient les « vainqueurs » ou les « vaincus » de la compétition scolaire.

Loin de suggérer l’obsolescence de l’école de masse, leur réflexion s’avère plus large et plus fine que l’interprétation donnée par une sociologie qui dénonce l’illusion de l’égalité des chances et a inspiré une vulgate fataliste. Plus large, dans la mesure où ils soulignent une réalité sous-estimée par les responsables politiques, à savoir que l’école a changé de nature sous l’effet de l’allongement général des parcours scolaires. Lieu d’accueil et d’expression de la vie juvénile au nom de ses propres principes démocratiques, elle a perdu son emprise éducative sur une jeunesse qui s’est constitué une culture autonome. Plus précise également, leur étude souligne la relativité des bénéfices de la démocratisation, comme l’atteste notamment le phénomène de la course aux diplômes. La désidérabilité plus forte des diplômes n’étant que l’expression de la compétition sur le marché du travail, elle induit leur dévaluation subséquente, comme on l’observe avec le baccalauréat et la licence.

Pour François Dubet et Marie Duru-Bellat, le véritable bilan de la massification doit s’effectuer en prenant en compte ses effets individuels, y compris dans le registre psychologique, non seulement celui des aspirations et des déceptions, mais aussi celui de l’humiliation et du ressentiment. De ce poste d’observation, les grandes fonctions sociales de l’école ont alors l’acuité d’un drame : « l’éducation a bien deux faces, une face intégrative et une face différenciatrice4. »

Selon l’hypothèse générale des deux sociologues, la scolarisation massive et durable possède une puissance intrinsèque de transformation, tant des individus que des sociétés, et s’il est un enseignement à tirer de leur ouvrage, c’est le réinvestissement de la question de l’école auquel ils appellent, sortant eux-mêmes de leur « champ » quand ils estiment nécessaire de redéfinir les missions de l’école sur un plan anthropologique : « La question essentielle est celle de la valeur absolue et non pas relative de ce qu’on propose : la seule question qui vaille est bien celle de l’adulte que l’on veut former, inconditionnellement, sans considération de classement, de sélection et de mérite5. » Ce discours est trop rare aujourd’hui pour ne pas être souligné.

  • 1. François Dubet et Marie Duru-Bellat, L’École peut-elle sauver la démocratie ?, Paris, Seuil, 2020, p. 44.
  • 2. Les auteurs rappellent que la massification commence en 1958 par la suppression de l’examen d’entrée en sixième.
  • 3. Ibid., p. 208-209.
  • 4. Ibid., p. 11.
  • 5. Ibid., p. 222.
Seuil, 2020
240 p. 17 €

Isabelle de Mecquenem

Isabelle de Mecquenem est agrégée de philosophie et enseigne depuis trente ans une discipline qui n’existe pas, la philosophie de l’éducation. Depuis 2015, elle est aussi chargée de mission sur la laïcité et la lutte contre le racisme et l’antisémitisme à l’université de Reims Champagne Ardenne. Elle a publié une synthèse sur la laïcité en 2018 aux éditions Studyrama. Elle dirige avec Céline…