L’heure des prédateurs de Giuliano da Empoli et L’empire de l’ombre. Guerre et terre au temps de l’IA sous la direction de Giuliano da Empoli
L’intelligence artificielle (IA) offre des perspectives inouïes de progrès technologiques dans les domaines médical, de la communication et bien entendu militaire. Mais comment ne pas voir que, derrière l’avancée de la technique, se cache un projet politique théorisé de longue date ? L’IA n’est pas un événement, mais une époque.
Après Le Mage du Kremlin1, Giuliano da Empoli interrompt son travail de romancier pour alerter sur la puissance des conquistadors de la Tech. Ce n’est pas pour rien que celui qui fut conseiller politique italien et suisse ouvre son propos sur l’arrivée des Espagnols dans la capitale aztèque. L’empereur hésite entre la méfiance devant ces hommes venus d’ailleurs, armés d’étranges sarbacanes, crachant le feu, et le souhait de pactiser ; il fait ce que les politiques font toujours en pareil cas : il décide de ne pas décider. Arpentant les arcanes du pouvoir, Giuliano da Empoli montre combien les dirigeants du monde, à l’instar des Aztèques, sont fascinés et aveuglés par les nouveaux maîtres du monde, les Musk, Zuckerberg et autres Bezos.
L’intelligence artificielle (IA) offre des perspectives inouïes de progrès technologiques dans les domaines médical, de la communication et bien entendu militaire. Mais comment ne pas voir que, derrière l’avancée de la technique, se cache un projet politique théorisé de longue date ? L’IA n’est pas un événement, mais une époque. À travers les portraits parfois savoureux de Trump, Poutine, Milei et Ben Salman, l’auteur s’attache à démontrer que ces nouveaux empereurs sont de ceux qui s’affranchissent de toutes les règles, imposent leur soif de pouvoir par des effets de sidération répétés, partageant la même logique du chaos. Susciter des réactions tous azimuts, balayer les juges, les avocats et les institutions au service de leur religion suprême, le profit financier, tel est l’unique projet des prédateurs de ce temps.
En reprenant les textes des principaux penseurs de cette nouvelle idéologie techno-césariste de la Silicon Valley, L’Empire de l’ombre vient en appui théorique du livre de Giuliano da Empoli. Leur vision, telle qu’on la trouve chez Curtis Yarvin, Peter Thiel et d’autres influenceurs et magnats de la Tech proches du vice-président américain J. D. Vance, est de pousser Donald Trump à s’emparer de tous les pouvoirs afin de sortir une bonne fois de la sphère démocratique, jugée archaïque et inefficace. En cela, l’IA n’est pas à considérer comme un simple progrès technique ou un facteur de développement économique, mais comme une nouvelle forme de domination, reléguant le citoyen au rang de consommateur des produits informatiques.
Giuliano da Empoli trouve chez Kafka le meilleur metteur en scène de cette errance organisée. Dans Le Procès, personne (ni l’accusé, ni les juges) ne comprend ce qui se passe et pourtant l’inexorable suit son cours. Dans Le Château, les décisions sont prises par une autorité supérieure qui ne donne jamais aucune justification. Derrière l’IA, qui fait désormais partie de nos vies, se dessine une nouvelle anthropologie : quelle est la place de l’homme dans un univers façonné par les algorithmes, où l’acte même de penser est considéré comme une forfaiture ? L’avenir de l’Europe, terreau d’un certain humanisme, principale ennemie de la Tech et des puissances totalitaires de la Chine et de la Russie, se joue dans sa capacité de résistance à ces nouveaux empires du mal. Le travail de Giuliano da Empoli et celui du Grand Continent vont dans le sens de la construction d’espaces de résistance à la puissance démoniaque de l’informatique. Mais combien de temps nos démocraties résisteront-elles à la puissance de feu des prédateurs de la Tech ?
- 1. Giuliano da Empoli, Le Mage du Kremlin, Paris, Gallimard, coll. « Blanche », 2022.
L’heure des prédateurs
Giuliano da Empoli
Gallimard, 2025, 160 p., 19 €
L’empire de l’ombre. Guerre et terre au temps de l’IA
Sous la direction de Giuliano da Empoli
Gallimard, 2025, 288 p., 21, 50 €