Aime et ne fais pas ce que tu veux de Jean-François Bouthors et Paule Zellitch


L’injonction du titre prend le contrepied de celle de saint Augustin, qui a traversé les siècles et que tout chrétien a apprise sinon retenue : « Aime et fais ce que tu veux. » (Commentaire de la première épître de Jean, VII, 8) Avec d’autres formules et incantations célébrant le critère exclusif de l’amour en toutes choses, la formule semble exprimer la quintessence de la foi – et de la loi – chrétienne.

Pour une part, le livre de Jean-François Bouthors et Paule Zellitch est consacré aux conséquences désastreuses de ce conseil : les ravages de toutes sortes, volontaires ou involontaires, de l’amour, ses errements, ses mensonges parfois criminels, ses pathologies. Les premiers chapitres, surtout, rappellent les pratiques dévoyées de l’amour, ses facettes peu glorieuses.

Dès les premières phrases est rappelé le point de départ du livre : l’importance des délits et des crimes sexuels dans l’Église catholique, dévoilée par le rapport de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase) en 2021. Néanmoins, les agressions sexuelles commises sur des mineur·es en France dépassent de loin le cadre de l’Église : on les trouve aussi dans des institutions civiles d’éducation et de formation, dans des milieux professionnels exposés (le cinéma, le sport) ou encore et surtout dans les familles. Or il n’est pas rare, constatent les auteurs, que ces violences, qui ne sont pas seulement sexuelles, soient justifiées par un « amour » dont des prédateurs ont réussi à assurer leurs victimes, pour les convaincre (ou les contraindre intérieurement) de céder à leur désir. Ce sont les faux-semblants, les tours et les détours, les diversions, les confusions et les perversions qu’invente l’amour qu’ils décrivent, qui installe le prédateur dans la toute-puissance sur ses proies avec les mots les plus doux. Ou, plus prosaïquement, dans le faux amour qui veut s’imposer et conquérir – dans une confusion d’autant plus impitoyable qu’il s’ignore tel – les corps et les esprits d’autres, plus fragiles ou fragilisés, filles ou garçons, enfants, adolescents ou adultes. Les exemples sont multiples dans l’actualité politique et culturelle, comme dans l’Église catholique et les religions, où elles relèvent souvent d’un « système » verrouillé. Une heureuse surprise – et une force – du livre réside dans les connaissances, imposantes mais non pesantes, des auteurs en matière de sciences humaines, de philosophie et de théologie. Elles autorisent une reprise critique originale de la vaste thématique que la tradition, chrétienne surtout, a tissée autour de l’amour et qui s’est prolongée dans les arts et les lettres sécularisés, qui illustrent aussi le propos des auteurs.

Au centre de la critique et de l’effort d’élucidation des effets catastrophiques de la formule d’Augustin (qui n’est pourtant pas intrinsèquement erronée), il y a l’absence de la Loi, l’oubli de l’éthique juive, de sorte que le travail de J.-F. Bouthors et P. Zellitch est aussi un hommage rendu à la tradition juive, une relecture ou une lecture revue de nombreux passages de la Torah – à la fois surprenante et nécessaire par des chrétiens qui ont trop souvent vilipendé les facettes « grossières » de l’Ancien Testament, que serait prétendument venu corriger le Dieu de l’amour dans le Nouveau. Ils recourent volontiers, ce faisant, aux principes et aux méthodes juives de lecture des Écritures, en particulier au Midrash (« commentaire, anecdote, mythe ») qui fait de la loi un corpus d’exigences concrètes, existentielles, contradictoires et même parfois discutables. Cela n’empêche pas des individus juifs et des institutions juives de sombrer eux aussi dans le nationalisme meurtrier (très actuel) et la pédo-criminalité (comme le montrait le film documentaire M de Yolande Zauberman en 2018, sur l’enfance violée dans le milieu hassidique ultra-orthodoxe de Tel-Aviv), et l’approche historico-critique convaincrait sans doute parfois davantage qu’une lecture talmudique (c’est le cas, à notre sens, de la lecture faite dans le livre du sacrifice – ou du « non-sacrifice » – d’Isaac).

Au fond, ce que Bouthors et Zellitch mettent en lumière, c’est, en régime chrétien et probablement au-delà, l’équilibre instable entre l’amour et la loi : les deux sont nécessaires, mais exigent toujours le discernement ou le jugement sain, sinon il peut arriver qu’ils aillent jusqu’à « tuer ». Au-delà de cette discussion toujours ouverte, on a affaire à un ouvrage passionnant, important dans un temps où les révélations d’abus sont quotidiennes, où les perversions du langage et des actes au nom de la vertu ou des valeurs sont multiples, où les adages « Qui veut faire l’ange fait la bête » et « L’enfer est pavé de bonnes intentions » sont plus actuels que jamais.

Le Condottiere, 2024
418 p. 22 €