Comment s’invente la sociologie. Parcours, expériences et pratiques croisés de Luc Boltanski, Arnaud Esquerre et Jeanne Lazarus
L’histoire de la sociologie n’est pas indépendante de celle de la société qu’elle étudie et au sein de laquelle ses praticiens évoluent. Qui plus est, ses objets d’étude sont souvent déterminés par l’actualité.
Comment s’invente la sociologie est un ouvrage réflexif écrit par trois sociologues aux affinités intellectuelles partagées, puisqu’Arnaud Esquerre et Jeanne Lazarus ont été formés auprès de Luc Boltanski. Mais ils appartiennent à des générations différentes et reviennent ainsi sur leurs expériences respectives des années 1960 à 2023.
L’histoire de la sociologie n’est pas indépendante de celle de la société qu’elle étudie et au sein de laquelle ses praticiens évoluent. Qui plus est, ses objets d’étude sont souvent déterminés par l’actualité. Ses travaux peuvent être politisés et influent en retour sur le débat public : « Ce rapport à la politique tend parfois à prendre une place prépondérante et à détourner l’attention du public de la manière dont les sociologues travaillent. Or c’est précisément ce sur quoi porte ce livre », écrivent les trois auteurs. Comment fonctionne et se fait la recherche en sociologie ? En quoi les parcours et les intérêts des chercheurs en sciences sociales entrent en jeu dans la réalisation de leurs travaux ? Comment s’invente la sociologie ne livre pas de diagnostic sur l’état de notre société ou sur l’actualité de la discipline, et évite de proposer un traité d’épistémologie : il prend la forme vivante d’un dialogue.
Les trois sociologues reviennent sur leurs parcours respectifs et sur leurs échanges avec leurs pairs. Ils s’efforcent de montrer le « lien entre la connaissance et la pratique de la recherche », autrement dit de mettre en lumière une « épistémologie au sens pragmatique ». Leur entreprise vise plusieurs publics. Tout d’abord, les étudiants en sciences sociales à qui ils espèrent faire comprendre la spécificité de la recherche en sociologie. Comme celle-ci étudie des phénomènes qui apparaissent évidents, tout l’enjeu est d’amener à un décalage du regard et de faire valoir une pluralité de points de vue. Comme l’écrit Luc Boltanski à propos de ses étudiants : « S’ils voulaient que la sociologie contribue à la solution de ces problèmes [sociaux], il fallait qu’ils apprennent à construire une problématique qui puisse tenir compte à la fois de la position normative qu’ils avaient adoptée et d’autres positions, différentes, avec lesquelles elle entrait en conflit. » Leur livre s’adresse par ailleurs à un public plus large, qui n’appréhende souvent la sociologie qu’à travers l’expertise.
Les propos des auteurs s’organisent autour de plusieurs thématiques. Ils abordent en premier lieu leurs parcours individuels et leurs travaux – résumés de façon un peu fastidieuse. Luc Boltanski est un proche de Pierre Bourdieu, avant de s’éloigner de l’auteur de La Distinction pour des raisons théoriques. Il développe une œuvre personnelle forte, à la fois abondante et variée en matière de sujets, des Cadres au Nouvel Esprit du capitalisme. Son inventivité conceptuelle conduit à le voir associé au courant de la « sociologie de la critique », avec l’économiste Laurent Thévenot, coauteur de De la justification. Jeanne Lazarus est spécialiste de l’argent et des banques. Arnaud Esquerre a travaillé sur les sectes, l’astrologie, la censure et le rapport au corps, en lien avec l’État dans tous les cas, et a coécrit plusieurs ouvrages avec Luc Boltanski, notamment sur l’enrichissement et l’actualité politique.
Ils abordent ensuite les dispositifs structurants de leur discipline (laboratoires, revues, séminaires) ou encore la question de la transmission. L’enquête, l’écriture, la conceptualisation, la modélisation, la comparaison, le rapport avec d’autres disciplines, la question de la régularité et de l’incertitude font également l’objet de chapitres. Ils prennent le soin de distinguer les « problèmes sociaux », par exemple les inégalités, des « questions sociologiques », plus transversales, comme la primauté de l’individu ou de la société. Ils rappellent également les bricolages inhérents à toute enquête et l’inventivité méthodologique, alliant terrain et conceptualisation, nécessaires aux progrès de la sociologie. Plus généralement, leurs échanges témoignent de leur attention à ce que Luc Boltanski qualifie d’« affaires », d’« épreuves » ou de « compétences », autant de concepts distinctifs de son œuvre.
Enfin, le livre évoque longuement le rapport de la sociologie à la politique, entre contraintes, demandes sociales et politiques (commandes, recherches sur projet et évaluations). Ce faisant, il s’efforce de dégager certaines évolutions – d’un relatif compagnonnage pendant les Trente Glorieuses à une relation plus tendue ces dernières décennies. En effet, la « politique vise à modifier une substance sur laquelle la sociologie entreprend de réfléchir. Une malédiction de la sociologie est d’avoir eu, pratiquement depuis qu’elle existe, à se défendre face au reproche de confondre ces deux horizons ». Pour Jeanne Lazarus, la sociologie ne peut se contenter d’être seulement critique, sur le mode de la dénonciation, mais se doit d’envisager ce qui doit ou pourrait être fait, en esquissant des solutions. Luc Boltanski invite, à raison, à naviguer entre les deux écueils que sont le militantisme et une illusoire neutralité axiologique.
En dépit d’un titre un peu trompeur, puisqu’il s’agit de l’invention d’une sociologie, celle pratiquée par Luc Boltanski et ses émules, cet essai propose une plongée stimulante voire salutaire dans l’atelier des trois sociologues.