A propos du suicide

Relire Récit secret de Pierre Drieu La Rochelle


Le suicide est une thématique difficile à évoquer sans s’empêtrer dans la cohorte de poncifs lui emboîtant le pas. En tête de liste des écueils liés à son évocation : un nihilisme lassant, un romantisme adolescent teinté de pathétique ou, pire encore, le cynisme d’une analyse froide et purement universitaire. Quand l’âge du jeune Werther est dépassé, comment aborder le suicide subjectivement, sans passer pour un lâche ? Comment savoir si l’expérience s’est avérée bénéfique, s’« ils » auraient refait le même choix, puisque les trépassés ne parlent pas ? Thomas Edison est malheureusement mort trop tôt pour nous offrir ce miracle.

« Je professais que ce qu’on appelle la mort n’est qu’un seuil et qu’au-delà continue la vie, ou du moins, quelque chose de ce qu’on appelle la vie, quelque chose qui en est l’essence ». Ainsi s’exprime Drieu la Rochelle, dans Récit secret. Ce qui fait tout l’intérêt de ce court texte posthume, c’est qu’il fut rédigé entre une première et une deuxième tentative de suicide et qu’il plonge donc le lecteur au cœur même du journal d’un suicidé. Comme le précise Julien Hervier1 à propos de sa première tentative infructueuse, qui a eu lieu le 11 août 1944:

« Tout avait été conçu par lui en vue de la réussite de sa première tentative. Menacé de passer en jugement pour faits de collaboration avec les Allemands, et en particulier pour avoir accepté la direction de la Nouvelle Revue Française jusqu’en janvier 1943, il écrit après la réussite du débarquement allié une série de lettres testamentaires. Dans celle qu’il envoie à Christiane Renault qui fut sa maîtresse, il affirme : « J’aurais pu aller en Espagne, en Suisse, mais non. Il y a autre chose que le détachement de la vie et l’éloignement de toi, il y a l’orgueil. Je ne veux pas renier, je ne veux pas me cacher, je ne veux pas aller en Allemagne et je ne veux pas être touché par des pattes sales. »

Drieu habite alors seul à Paris, avenue de Breteuil. Pour réussir dans son entreprise, il décide de passer à l’action un vendredi soir, après le départ de sa cuisinière Gabrielle Beucher, qui ne doit revenir que le lundi. Adieu les choses de ce monde ! Le 11 août, Drieu offre une dernière libation à la vie avant le grand saut : « Je bus une demi-bouteille de champagne que je retrouvai par hasard. Tout était parfait ».

De peur de se rater en imitant Rigault ou Montherlant, Drieu ingurgite une forte de dose de luminal, mais Gabrielle a oublié son sac à main : en revenant le chercher, elle trouve Drieu inanimé et donne l’alerte. On le conduit à Necker, où on le ranime. Peste. Mécontent, Drieu récidive et tente de s’ouvrir les veines dans sa chambre d’hôpital en agrémentant la plaie d’eau froide pour encourager l’hémorragie. Fatalité décidément : déséquilibré, il s’accroche dans sa chute à une sonnette alertant l’infirmière de garde. Saint Pierre ne veut pas encore de lui. Et c’est alors qu’il entreprend la rédaction de Récit Secret.

Contrairement à la ligne de mire qu’il adopte dans bon nombre de ses romans, nulle posture surplombante d’un narrateur blasé ici, mais l’insertion sincère dans les prémisses d’une obsession constante, d’une généalogie du désir de mort.

« C’est le trait terrible dans le vieillissement : il vous donne bientôt la gaieté de cœur qui permet d’accepter comme allant de soi des retranchements sur les sens et sur le cœur, considérés auparavant comme de monstrueuses avaries. Or, quand cet état d’esprit se déclare, l’usure de l’être est déjà telle qu’il n’aurait plus de temps ni de substance pour interrompre ce cours s’il lui en prenait l’envie. Je concluais donc qu’il fallait mourir assez tôt pour ne pas entrer dans la condition de fatigue où l’indulgence et l’abandon peuvent germer. De bonne heure, je m’étais mis en tête qu’il ne fallait pas mourir plus tard que cinquante ans. »

Noyade, défenestration, pendaison ? Non, c’est vers la lame et le couteau que le portent ses premiers pas de contradicteur de la pulsion de vie.

« Je me rappelle le lieu et l’heure. C’était un matin d’hiver, je vois encore le ciel gris et il faisait froid dans la salle à manger (…) J’ouvris doucement un tiroir du buffet et y pris sans bruit, avec lenteur, un couteau. Je regardais ce couteau. Je n’avais jamais encore regardé un couteau. Je comprenais tout à coup tout ce qu’il y avait dans cet acier (…) Je me fis mal, bien plus mal : je me faisais mal. Il me faisait mal. (…) ceci avait été l’idée du suicide gratuite, en soi. Cette idée reparut souvent en moi, depuis, mais seulement pour se prêter aux circonstances. Je m’étais engagé plus avant dans la vie : les difficultés, les peines, les vexations surgissaient. Alors je pensais au suicide. Ce n’était plus du tout la même chose, ce n’était plus la force, l’exubérance, la curiosité qui m’incitaient, mais la faiblesse, la fatigue. »

Avant d’en arriver à l’acte, Drieu évoque une brève expérience similaire, survenue lorsqu’il était engagé dans l’armée :

« J’étais seul : les camarades étaient dehors, occupés dans le verger. Je savais comment on se tuait avec un fusil : on retirait sa chaussure et sa chaussette, et, le canon dans la bouche, on appuyait avec l’orteil sur la détente. J’avais écrit une petite lettre follement tendre à mon frère ; c’est même à cette occasion que je découvris que j’aimais mon frère -tellement plus jeune que moi, tellement gentil, tellement désarmé. Puis je regarde le petit trou noir, annelé d’acier. Et j’eus peur. Comment j’eus peur, je ne sais. Le fait est que le lendemain je n’eus pas peur du tout, au premier combat. Sans doute n’étais-je pas mûr pour la solitude, moi qui l’avait pourtant déjà tant pratiquée. Cette suprême solitude du suicide, c’était encore trop pour moi ; je préférais mourir avec tout le monde, m’engouffrer dans la mort avec une pleine charretée de copains, si dédaignés, si méprisés l’instant d’avant. »

Le suicide est définitivement un choix chez Drieu, un choix essentiel et non circonstanciel. Un beau suicide s’impose dès lors, car c’est une décision pour, et non une décision contre. Déterminé, alors qu’il est de retour le 15 mars 1945 dans ses pénates parisiens et hébergé par Colette au 23 rue Saint-Ferdinand, il ingurgite une grande dose de gardénal et ouvre le gaz. Mot laissé à Gabrielle, sa bonne : « Gabrielle, laissez-moi dormir cette fois ». Le jour même, comme il le précise:

« Je fis deux rencontres. Dans l’allée centrale des Tuileries, je rencontrai un jeune homme. Je ne savais qui il était, mais vis bien qu’il me connaissait et, d’après la femme avec qui il se promenait, je m’amusais une minute de son air : il se raidissait pour bien montrer qu’il était un « ennemi » ; ce raidissement, cet effort, me fit sourire. Je ne voyais plus aucune réalité aux sentiments des humains. Un peu plus tard, dans le Boulevard Saint-Germain, je rencontrai un abbé qui était « de mon bord » et qui me parla avec colère de nos « ennemis » ; cette contre-épreuve me parut fastidieuse, je ne souris même pas. »

  • 1. Julien Hervier est l'auteur de la préface de la réédition de Récit Secret.
RN Editions, Ars Longa Vita , 2016
64 p. 6,90 €