Les Jésuites. Histoire et dictionnaire sous la dir. de Pierre Antoine Fabre et Benoist Pierre

La très ambivalente « réussite » d’un ordre religieux valait-elle le privilège d’entrer dans la collection « Bouquins » ? Si l’on en juge par le résultat, oui, d’autant plus qu’elle éclaire aussi un pan de l’histoire de l’Église catholique en général.


Les grands ordres religieux (Bénédictins, Cisterciens, Chartreux, Franciscains, Dominicains…) ont tous une grande histoire derrière eux. Aucun pourtant n’a pris, en cinq siècles d’existence, autant de lumière et, pour ses adversaires, vu s’allonger autant d’ombres que la Compagnie de Jésus, les Jésuites, fondés par Ignace de Loyola dans la première moitié du xvie siècle. Seul ordre à avoir connu une suppression (au xviiie siècle) et une « renaissance » (au xixe siècle), il a aussi été l’objet de puissantes spéculations complotistes et de mythes nombreux sur ses menées occultes. Ces fantasmes ont fortement décru de nos jours, même si on en trouve encore des traces dans les recoins d’Internet. La très ambivalente « réussite » d’un ordre religieux valait-elle le privilège d’entrer dans la collection « Bouquins » ? Si l’on en juge par le résultat, oui, d’autant plus qu’elle éclaire aussi un pan de l’histoire de l’Église catholique en général.

La partie « Dictionnaire », qui constitue le gros morceau (plus de la moitié du volume), atteste du très grand nombre de jésuites qui, au fil des siècles et dans toutes les régions du monde, ont laissé un souvenir de leur pensée et de leur action. Encore tous ne sont-ils pas mentionnés, mais on ne discutera pas ici (conformément à une tendance répandue dans la critique des dictionnaires) le choix des éditeurs. Pour le lecteur « généraliste », il se pourrait que les « entrées transversales », ou thématiques, incluses dans la partie « Dictionnaire » aient plus d’intérêt que les brèves notices sur de nombreux jésuites de partout, devenus obscurs, qui ont vécu dans les siècles passés. Elles en apprennent bien plus sur ce qui fait l’identité jésuite, et sur ce que les Jésuites ont apporté à la culture, à l’éducation et à l’enseignement, aux arts et à la science, à la philosophie et à la théologie, mais aussi sur des limites structurelles, des échecs et des adversités non surmontées.

La partie historique, au début, ne manque pas d’intérêt non plus, même si elle est inégale. Plus d’un lecteur découvrira sans doute la distinction entre la « Première Compagnie », d’avant la suppression de 1773, particulièrement entreprenante et brillante, réinventant la « mission » lointaine dans les empires nouveaux, et la « Compagnie rétablie » en 1814, marquée par ses origines dans le moment post- et contre-révolutionnaire et, en Europe en tout cas, par la sécularisation et les Lumières françaises anticléricales : antilibérale, ultramontaine, elle alimente au xixe siècle un anti-jésuitisme virulent et ses mythes (avec des formes de persécution), mais elle renoue aussi avec la mission lointaine, non sans lien avec le colonialisme, durant sa seconde moitié. En un sens, la relance au xxe siècle de la recherche intellectuelle et théologique, la participation à la « Résistance spirituelle » durant la Seconde Guerre mondiale, l’engagement déterminé dans les réformes conciliaires pourraient apparaître comme une sorte de revanche sur le rétablissement clérical, très « romain » et réactionnaire, du siècle précédent.

Pour le xxe siècle, on note néanmoins l’oubli (fâcheux) des Archives de philosophie, revue de renommée internationale, ainsi que de la tradition hégélienne (et de l’idéalisme allemand) qui s’est imposée à partir des années 1930 (contre le thomisme ?) dans la vie intellectuelle et la formation jésuites en France, avec les noms connus de Marcel Régnier, Joseph Gauvin, Pierre-Jean-Labarrière et surtout Georges Morel (même s’il a quitté la Compagnie). De son côté, la relecture du « moment marxiste », en France et en Amérique latine surtout (de 1945 à 1990 environ), paraît unilatérale et incomplète, voire inexacte, sur la position des jésuites engagés dans la réflexion sur Marx et le marxisme : en France, on a déploré (à gauche) qu’ils soient en retrait critique ou sceptique par rapport à la vogue marxisante et, pour l’Amérique latine, il aurait fallu tout de même rappeler à la fois la prise de conscience d’un sous-développement considérable, avec des inégalités abyssales, et la répression féroce des opposants par les dictatures militaires et les propriétaires terriens et autres. L’entrée en scène massive des sciences humaines dans le champ intellectuel français, à partir des années 1960, aurait aussi pu être davantage soulignée, de même que le tournant sociétal et ecclésial des années 1960-1970, qui a mis et met à rude épreuve les vieux ordres religieux, les Jésuites autant que les autres, avec le nombre imposant de départs et le faible recrutement. Pour le plus actuel, on sait gré à Pierre Antoine Fabre d’avoir introduit dans le « Dictionnaire » une entrée « Violences sexuelles », auxquelles les Jésuites, comme ordre voué à l’enseignement, sont inévitablement confrontés.

Les « Documents » proposés in fine apportent quelques lumières supplémentaires sur les origines de la Compagnie, en particulier sur la « manière de faire » du fondateur, Ignace de Loyola, à travers sa correspondance.

Bouquins, 2022
1376 p. 33 €