Les mondes de l’esclavage sous la direction de Paulin Ismard ; Mémoires d’un négrier présenté par Olivier Grenouilleau ; et Traites négrières de Gilbert Buti

Très longtemps, devenir propriétaire d’autres humains (hommes, femmes, enfants) et les exclure absolument de la vie sociale commune n’a apparemment pas scandalisé, et donc a pu relever de la « normalité » dans les sociabilités humaines.


Sur l’étal de boucher de l’histoire, comme disait Hegel, la traite et l’esclavage, intrinsèquement liés sans se confondre, paraissent aujourd’hui des phénomènes particulièrement abjects. Très longtemps, devenir propriétaire d’autres humains (hommes, femmes, enfants) et les exclure absolument de la vie sociale commune n’a apparemment pas scandalisé, et donc a pu relever de la « normalité » dans les sociabilités humaines. Concrètement, cette définition de l’esclavage par la « propriété » a signifié l’existence de marchés où des humains étaient proposés à la vente, évalués, marchandés, achetés, transportés, vendus et revendus comme des animaux ou des choses ; le parcours du début (la capture) à la fin (l’installation dans la situation d’esclave) était jalonné d’avanies, de dangers marins et terrestres, d’épidémies et de maladies de toutes sortes, de révoltes noyées dans le sang et de morts très nombreuses dans des conditions innommables. Encore ce parcours n’évoque-t-il que les traites externes et de longue distance, dont les « traites transatlantiques » d’Afrique aux Amériques du xvie au xixe siècle furent le grand et terrible modèle, et non les traites internes, là encore surtout en Afrique, qui furent aussi très importantes.

Si la place éminente, hélas, de l’Afrique dans l’histoire des traites esclavagistes est bien connue et documentée (et revendiquée), elle ne saurait occulter les formes diversifiées d’esclavage tout au long des siècles et dans de multiples régions et pays du monde. Les situations sont alors diverses, les appartenances à un maître (individuel ou collectif) peuvent être partielles ou totales, des libertés peuvent subsister dans le statut d’esclave, etc., et la question se pose : qu’est-ce, au fond, qu’être « esclave » ? La comparaison systématique, historique et anthropologique est centrale dans les Mondes de l’esclavage, ainsi que la pratique d’une « histoire discontinue du fait esclavagiste » et le choix de recourir à des échelles et à des séquences d’une durée variée dans les trois parties de l’ouvrage (« Situations », « Comparaisons », « Transformations »). Cette approche permet des rapprochements inédits entre des moments et des lieux très éloignés et donne une idée des contrastes de situations.

La partie centrale, « Comparaisons » (vingt-six entrées), une sorte d’encyclopédie qui reprend de manière transversale les mots et les thèmes clefs significatifs des situations d’esclavage, est plutôt anthropologique et conceptuelle, et donne à penser sur les bases structurelles de l’esclavage (les intérêts économiques des maîtres esclavagistes n’étant pas les derniers). Auparavant, dans « Situations », plus de cinquante chapitres livrent nombre de tableaux historiques, de la préhistoire à 2021, sur des faits ponctuels ou durables, des événements, des doctrines, des conflits et des guerres, la plupart inconnues des non-spécialistes. La troisième partie, « Transformations » (dix-sept chapitres), revient entre autres sur la position et le comportement, combien importants et discutés, des religions face à la traite et à l’esclavagisme, mais aussi sur le temps des Lumières, l’abolitionnisme, le droit international, la question de la mémoire et des réparations, sans oublier la réalité de l’esclavage contemporain. Au total, on a un ouvrage considérable, très neuf, qui « milite », si on tient à ce mot, pour des futurs meilleurs en faisant le pari de la connaissance et de la réflexion critique sur les esclavages du passé et (encore) du présent.

La traite, on l’a dit, n’est pas l’esclavage, mais elle lui est intimement liée puisque ses formes, son intensité voire son inventivité (pour ouvrir de nouvelles routes terrestres et maritimes ou mettre en place des moyens de transport adaptés) contribuent à son essor et à son succès. Les Mémoires d’un négrier ont l’avantage non seulement de décrire les dures conditions dans lesquelles se déroulaient les opérations et les transports de traite, dans le dernier tiers du xviiie siècle, sur les navires partant de Nantes, mais aussi la mentalité d’un négrier, ses « valeurs », alors que déjà commence la mise en cause de la traite et que son abolition est envisagée. Dans son introduction, Olivier Grenouilleau s’interroge à juste titre sur la « religiosité » de Joseph Mosneron, qui se flatte, dans le cadre d’un négoce qui a la force de l’évidence, de la morale personnelle sévère héritée de son père et, croit-il, de Rousseau, alors que toute foi au Christ crucifié de l’Évangile lui est apparemment étrangère. Elle lui aurait peut-être inspiré, sinon de la compassion, du moins quelques mots sur les esclaves… absents de son récit, alors qu’ils étaient entassés dans les entreponts pendant la traversée de l’Atlantique.

La période de Traites négrières correspond en partie à celle du récit de Mosneron, sauf qu’ici on part de et on revient à Marseille. Alors que les discours de condamnation circulent déjà, les expéditions depuis la Méditerranée connaissent un véritable essor entre 1783 et 1793 (et elles continueront même après l’abolition de la traite en 1815). Gilbert Buti fait un tableau très vivant et documenté des matériels (l’armement), des capitaux, des hommes embarqués et des commanditaires engagés dans les expéditions de recherche d’esclaves africains. Il commence par le récit détaillé de celle du Raphaël, qui va, entre novembre 1787 et août 1789, chercher sa cargaison au Mozambique pour la décharger à Saint-Domingue, dans les Caraïbes. La traversée de l’Atlantique depuis le cap de Bonne Espérance se transforme en tragédie : à l’arrivée à destination du « coffre à mort » qu’est devenu le bateau, il reste cent soixante-cinq esclaves à vendre sur deux cent un embarqués au Mozambique.


Les mondes de l’esclavage. Une histoire comparée
Sous la dir. de Paulin Ismard 
Seuil, 2021, 1168 p., 29, 90 € 

Mémoires d’un négrier. Joseph Mosneron Dupin (1748-1833)
Présenté par Olivier Grenouilleau
Cerf, 2021, 336 p., 24 € 

Traites négrières. En France méditerranéenne (xviie-xixe siècle)
Gilbert Buti 
Cerf, 2023, 248 p., 25 €