Pascal et la proposition chrétienne de Pierre Manent


L’avant-propos, intitulé « L’Europe et la question chrétienne », annonce la couleur. Selon Pierre Manent, depuis peu, « les Européens ne savent que penser ni que faire du christianisme. Ils en ont perdu l’intelligence et l’usage. Ils ne veulent plus en entendre parler ». L’Europe a « décidé de naître à nouveau. À nouvelle naissance nouveau baptême, ce sera un baptême d’effacement. Elle le déclare publiquement, elle le prouve par ses actions : l’Europe n’est pas chrétienne, elle ne veut pas l’être ». L’emprise de l’État neutre sur la société, ou l’entreprise de neutralisation de la société, ne connaît plus de limites.

La « proposition chrétienne » de Pascal constitue donc, croit-on comprendre, la réponse à la misère de l’Europe sans Dieu. Reconstituée avant tout à partir des Pensées, c’est une pièce centrale dans le débat sur la place que devrait occuper et n’occupe plus le christianisme européen. Elle représente assurément une référence forte (trop forte pour le peuple chrétien au quotidien ?), mais ne s’expose-t-elle pas d’emblée à l’objection historique ? Pascal développait sa « proposition », si le mot est juste, il y a quatre cents ans, au moment où commençait certes à s’affirmer l’État souverain, mais où il était très loin de ses prétentions hégémoniques d’aujourd’hui. Il n’a étendu son pouvoir sans partage à l’ensemble de la société que « dans la dernière période » (Pierre Manent lui-même le reconnaît). D’où la question : Pascal vaut-il encore pour notre temps ? Et pourquoi Pascal ? « J’ai cherché l’aide et l’appui de Pascal pour retrouver les termes exacts, et ressaisir la gravité et l’urgence de la question chrétienne – celle de la foi chrétienne, de la possibilité de la foi chrétienne. » C’est vrai : qui pouvait mieux que Pascal, à condition d’enlever quelques aspérités et de rétablir quelques équilibres dans ses positions duales, illustrer cette gravité et cette urgence, et mieux que Pierre Manent les mettre en lumière ?

On retrouve en effet le brio et la clarté d’analyse, dont il est coutumier, pour mettre en évidence la résistance du chrétien Pascal (ou du chrétien selon Pascal) face aux prétentions des pouvoirs mondains, politiques et autres, de son temps – et de tous les temps. Pour Pascal, c’est en effet le chrétien que la volonté de l’homme soutenue par la grâce de Dieu rend souverain dans la lutte contre sa concupiscence personnelle et dans l’opposition à ses ennemis, jusqu’à être capable d’aimer ces derniers, comme le commande l’Évangile. Ce faisant, et contrairement au sentiment de Leszek Kołakowski, la religion de Pascal n’est pas « triste » ; il n’est pas lui-même janséniste1. Il est en revanche « intransigeant », pour reprendre une catégorie de la sociologie des religions moderne, et il aurait certainement approuvé sans hésiter la célèbre dernière proposition du Syllabus de Pie IX en 1864 : est « anathème » (excommunié) celui qui estime que « le Pontife romain peut et doit se réconcilier et transiger avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne ».

L’intransigeance de Pascal – ou de Pierre Manent ? – est exposée en toute clarté au chapitre i, intitulé « Face à l’athéisme », consacré aux Provinciales et à la position adverse, celle des Jésuites qui « transigent ». L’indignation religieuse et le génie littéraire se sont donné la main dans ce chef-d’œuvre pamphlétaire, pour décrire la foi qui accommode la doctrine et la loi de Dieu afin de convenir à ses amis comme à ses ennemis. Pierre Manent trouve peu à redire dans la position pascalienne. Tout au plus discerne-t-il quelque hubris théologique à se réclamer d’un « gouvernement direct » de Dieu même (« Pures comme des anges, orgueilleuses comme des démons », disait des filles de Port Royal l’archevêque de Paris…). Pourtant, la thèse était-elle vraie, toujours vraie, déjà en son temps ? Vaut-elle par-delà les siècles ? C’est très discutable. Déjà un quasi-contemporain, François de Sales (mort en 1622, un an avant la naissance de Pascal) avait préféré « renoncer à la sévérité » et prendre « tous les jours les humeurs du monde » pour « écrire au goût de ce pauvre monde2 ». Et François Mauriac, pourtant fort pascalien, faisait naguère remarquer que les amis de Pascal à Port Royal, « pour la défense de ce qu’ils croyaient être la vérité, […] ne reculaient devant aucune ruse3 ». À l’instar de ces messieurs, Pierre Manent n’hésite pas à s’en tenir à la lettre lorsque la lettre le sert. Mais c’est ainsi : la position pascalienne plaît, et sa radicalité a toujours eu des adeptes, y compris chez ceux qui ne croient ni à Dieu ni au Diable, chez les incroyants et les libertins. Elle ne les a pas empêchés de prospérer jusqu’à prendre l’avantage de nos jours… En réalité, ne faut-il pas chercher ailleurs que chez Pascal ou les jésuites pourquoi et comment notre monde est devenu non chrétien ?

  • 1. Voir Leszek Kołakowski, Dieu ne nous doit rien. Brève remarque sur la religion de Pascal et l’esprit du jansénisme [1995], trad. par Marie-Anne Lescourret, Paris, Albin Michel, 1997. Sur Pascal, « penseur de la joie et de la grandeur de l’âme humaine », voir Pierre Lyraud, Pascal, Paris, Éditions du Cerf, coll. « Qui es-tu ? », 2023.
  • 2. Voir Pape François, Tout est à l’amour. Lettre apostolique sur saint François de Sales, Paris, Éditions du Cerf, 2022, p. 23 et 26.
  • 3. François Mauriac, Journal – Mémoires politiques, édition de Jean-Luc Barré, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2008, p. 424.
Grasset, 2022
432 p. 24 €