Notes de lecture

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Vagabondes, voleuses, vicieuses de Véronique Blanchard

janv./févr. 2020

Véronique Blanchard dresse un portrait édifiant de la délinquance féminine juvénile du Paris des années 1950. Son travail se construit essentiellement à partir d’archives du tribunal pour enfants de la Seine, où une dizaine de juges sont en charge de cas individuels en lien avec la délinquance juvénile et la protection de l’enfance. L’auteure passe également en revue les archives du Refuge de Notre-Dame de Charité à Chevilly-Larue (dans le Val-de-Marne), monastère tenu par des sœurs où les jeunes filles étaient placées en observation. Elle recense également des dizaines de témoignages, des jeunes concernées en premier lieu, et leur redonne une parole et une liberté souvent occultées par les magistrats, psychologues, aides sociales et parents.

On redécouvre avec un certain enchantement l’atmosphère du Paris d’après-guerre, où la pulsion de fête traduit un grand besoin de légèreté et d’égalité nocturnes. Ainsi, les ­adolescentes, qui ont souvent grandi dans les quartiers populaires (Belleville, Ménilmontant, Bastille, etc.) ou dans la petite ceinture ouvrière (Montreuil, Vincennes, ­Joinville), témoignent de leur goût pour les bals de la rue de Lappe, les caves de Saint-Germain-des-Prés, les Champs-Élysées ou encore les cinémas de la Nation. Albertine Sarrazin raconte : «J’arpentais le Boul’ Mich’ avec des tas d’idéalistes, de surréalistes, de matérialistes et d’existentialistes.» Le témoignage des mauvaises filles est mis en perspective avec la parole « adulte », implacable : «Renée ne supporte pas que l’on discute ses goûts, d’ailleurs très affectés, elle croit qu’ils la placent au-dessus de ses camarades (surréalisme, existentialisme, Prévert, Sartre). Connaissances très superficielles.»

Ce goût des sorties dans l’extérieur parisien est souvent le revers d’un chez-soi précaire où les familles, à la suite de la guerre, peuvent vivre jusqu’à six dans une même pièce[1]. Une forte expansion démographique est également à l’œuvre jusqu’aux années 1970, ce qui favorise la crise du logement parisien. La structure familiale des adolescentes connaît de forts bouleversements : les pères des filles sont souvent absents ; les mères ­travaillent, plus que la moyenne (57 %), comme domestiques, ouvrières ou petites employées – elles seront sèchement mises en cause pour carence «d’affection et d’autorité liées au non-respect des rôles sexuels» qui entraînerait «le déséquilibre ou la délinquance des enfants».

Ainsi, les tentations offertes par la ville sont souvent associées à la « déviance » des jeunes filles. Être considérée comme une « mauvaise fille », c’est avant tout accéder à une mobilité spatiale qui favorise la délinquance. Elles sont les « fugueuses », avec les risques que cela comporte, et d’abord le péril sexuel. « Vagabonde » est presque synonyme de « prostituée ». Lorsque les filles sont attrapées, les magistrats les interrogent sur des faits précis, intimes, qu’elles livrent spontanément ou non. Celles qui n’ont pas de remords et répondent, pragmatiques : «Une chambre coûte 700F par jour – comment voulez-vous que je fasse?» sont considérées comme ayant une «moralité douteuse». Les délits ­d’atteintes aux mœurs (quand bien même cette dernière catégorie comprenait les viols et autres atteintes sexuelles) concernent ainsi quatre fois plus les filles mineures que les garçons. Toutes infractions confondues, les statistiques montrent pourtant six à dix fois plus de condamnations pour les hommes que pour les femmes et, de 1949 à 1958, «entre 83 et 89% des délits jugés concernent des garçons». Concernant les atteintes aux biens, les filles sont souvent déresponsabilisées, l’acte étant expliqué par une mise en contexte, quand la violence apparaît comme plus légitime ou naturelle chez le garçon. Enfin, le sort réservé à ces adolescentes diffère de façon significative de la réponse judiciaire accordée aux garçons : 64 % des femmes sont « placées » dans des institutions religieuses pour des faits non pénaux (fugue, relations avec des garçons), contre seulement 5 % des garçons.

L’essai peint donc le portrait d’une délinquance féminine souvent ­comprise comme le fait d’une rébellion pathologique et psychologique plutôt que sociale ou politique, et montre comment la sanction judiciaire qui y répond s’incarne par un enfermement de la « déviante » pour son bien – cet ascendant moral s’exerçant incontestablement au détriment de la malice, de la spontanéité et de la liberté qui apparaissent dans leurs témoignages.

[1] - Chris Marker et Pierre Lhomme, dans leur documentaire Le Joli Mai (1963), montrent bien cette précarité du logement dans le Paris d’après-guerre, et l’ouverture des premiers logements sociaux pour les familles les plus défavorisées.

François Bourin, 2019
328 p. 20 €

Marie Justice

Étudiante en master de droit économique à Sciences po Paris.

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