Génération Woody de Daniel Bougnoux

Le livre est avant tout consacré aux films de Woody Allen, aux scénarios remarquablement construits et écrits, aux trouvailles cinématographiques abondantes et originales, à l’humour toujours subtil, au jeu des actrices et acteurs qui interprètent parfaitement leurs rôles respectifs, aux qualités de cadrage, au choix du noir et blanc lorsqu’il s’impose pour renforcer une ambiance, aux lieux des tournages qui « collent » à l’intrigue et l’inscrivent dans un paysage que le spectateur n’oubliera pas de sitôt..


Éditeur des Œuvres de Louis Aragon dans « La Bibliothèque de la Pléiade », cofondateur de la revue Silex, spécialiste des sciences de la communication, Daniel Bougnoux est aussi un remarquable cinéphile, admirateur de Woody Allen. L’ouvrage qu’il signe se veut avant tout une sorte d’introduction aux films de celui qu’il considère comme exceptionnel, pour ne pas dire génial. Or son admiration bute sur la dénonciation par Mia Farrow et un de ses fils (Ronan) de sa liaison, en 1992, avec Soon-Yi, fille adoptive de Mia, alors âgée de 22 ans, qui épousera Woody Allen. Le couple se porte bien et a adopté deux fillettes… Mia Farrow contraint une autre de ses filles, Dylan, alors âgée de 7 ans, à dénoncer Woody Allen pour viol. Le juge accorde la garde des enfants à la mère et prive le père de s’en approcher. L’accusation d’inceste visant Woody Allen se trouve relancée avec les « affaires » Weinstein et Duhamel, alors que deux commissions d’enquête innocentent le cinéaste qui a accepté de passer au détecteur de mensonges, à la différence de Mia. Daniel Bougnoux est écœuré par ce qu’il considère être une injustice, qui empêche Woody Allen de publier son autobiographie1 et de continuer à réaliser des films aux États-Unis. Il établit un parallèle avec Molière, lui aussi accusé d’inceste, lorsqu’il épousa Armande, la fille de Madeleine Béjart, avec qui il a vécu.

Le livre est avant tout consacré aux films de Woody Allen, aux scénarios remarquablement construits et écrits, aux trouvailles cinématographiques abondantes et originales, à l’humour toujours subtil, au jeu des actrices et acteurs qui interprètent parfaitement leurs rôles respectifs, aux qualités de cadrage, au choix du noir et blanc lorsqu’il s’impose pour renforcer une ambiance, aux lieux des tournages qui « collent » à l’intrigue et l’inscrivent dans un paysage que le spectateur n’oubliera pas de sitôt. Dix-huit films – soit environ un tiers de sa production – sont présentés et commentés en « amateur éclairé » plus qu’en critique universitaire, puis Daniel Bougnoux revisite l’œuvre entière en y entrant selon des thèmes, comme l’angoisse, les phobies et autres manies, la catharsis, l’intime, la magie, le meurtre, la psychanalyse et bien sûr le rire, car Woody Allen, comme acteur et comme auteur, est un comique. « Nous avons déjà relevé le caractère littéraire de ses films, écrit Daniel Bougnoux, qui le met aux antipodes de l’industrie des blockbusters, ou de tout ce qui plaît aux électeurs de Trump : on ne trouve pas chez lui de courses de voitures (sinon parodique, dans Scoop), de scènes de sexe ni d’assassinats gores, deux lieux communs ou passages obligés remarquablement évités par Woody, aussi ennemi des effets spéciaux que du porno (aperçoit-on, au fil de tous ces films, une seule paire de seins féminins ?). Notre ingénieux raconteur d’histoires veille à ce que celles-ci, justement, demeurent des histoires (et non des trucages numériques ou des coups sur les yeux) ; elles supposent donc un récit, des dialogues finement ciselés, des personnages psychologiquement fouillés qui échappent à la caricature et aux stéréotypes. » Finalement, Woody Allen appartient à la graphosphère et non pas à la vidéosphère : en cela, il témoigne d’un cinéma écrit, littéraire, pour lequel l’image est avant tout poétique.

  • 1. Woody Allen, Soit dit en passant, trad. par Marc Amfreville et Antoine Cazé, Paris, Stock, 2020.
Le Bord de l’eau, 2022
214 p. 20 €